Histoire

Pénitentiels, conciles et tribunaux : l'Église face à la chair au Moyen Âge

Par la rédaction de fornication.frVérifié le Lecture : 5 min12 sources
L'essentiel

Au Moyen Âge, l'Église traitait la fornication d'abord par la pénitence, puis par ses tribunaux. Du VIe au XIe siècle, les pénitentiels fixent une pénitence pour chaque faute. Le droit canon, codifié à partir de Gratien vers 1140, fait du mariage la seule union licite, et les officialités infligent des amendes aux couples non mariés. [1] [5] [9]

Que sont les pénitentiels ?

Les pénitentiels sont des manuels destinés aux prêtres. Ils dressent la liste des péchés que le fidèle doit examiner et confesser, avec la pénitence correspondant à chacun [1]. Les premiers apparaissent en Irlande et au pays de Galles au VIe siècle ; parmi les plus anciens, celui attribué à Finnian date probablement d'avant 591 [1] [3].

Des moines missionnaires celtes les apportent sur le continent. On les trouve chez les Francs dès la fin du VIe siècle, en Italie à la fin du VIIIe et chez les Wisigoths d'Espagne au début du IXe [1]. Les peines prennent souvent la forme d'abstinences, de nourriture ou de relations sexuelles, parfois d'un régime au pain et à l'eau [3]. Elles varient selon la gravité de la faute et le rang du pécheur : le pénitentiel de Cummean punit un vol d'un an de pénitence pour un laïc et de six ans pour un évêque [2].

Ce système tarifé ne fait pas l'unanimité. Les partisans de l'ancienne pénitence publique s'y opposent, et le concile de Paris de 829 condamne ces livres pour leurs erreurs et leur arbitraire, au point d'ordonner qu'on les brûle [1] [2]. Ils restent pourtant en usage : un curé de campagne n'avait souvent guère d'autres livres [2].

Vers 1012, l'évêque Burchard de Worms entreprend un vaste recueil de droit, achevé au plus tard en 1023. Son livre XVII porte sur la fornication, et le livre XIX, surnommé le Corrector, sert de guide aux confesseurs [4]. L'historien Jean-Louis Flandrin a publié en 1983 Un temps pour embrasser, sous-titré « aux origines de la morale sexuelle occidentale » [10].

Repères chronologiques

  1. VIe sièclePremiers pénitentiels en Irlande et au pays de Galles ; celui de Finnian est probablement antérieur à 591.
  2. fin du VIe siècleLes pénitentiels sont en usage chez les Francs, apportés par des moines missionnaires celtes.
  3. 829Le concile de Paris condamne les pénitentiels et ordonne de les brûler.
  4. vers 1012-1023Burchard, évêque de Worms, compile son Décret : le livre XVII traite de la fornication, le livre XIX sert de guide aux confesseurs.
  5. vers 1140Gratien rédige la Concorde des canons discordants, base du droit canonique savant.
  6. après 1176Le pape Alexandre III juge que le consentement libre des époux suffit à former un mariage indissoluble.
  7. novembre 1215Le concile de Latran IV impose la confession annuelle et interdit les mariages clandestins.
  8. 1314-1346Les registres de l'officialité de Cerisy, en Normandie, permettent d'identifier 206 relations poursuivies.

Trois manières de traiter la faute de chair au Moyen Âge

OutilPériodeFonctionnement
PénitentielsVIe-XIIe siècleLe prêtre applique une pénitence fixée d'avance pour chaque péché : jeûnes, abstinence, pain et eau
Confession annuelleÀ partir de 1215Chaque fidèle doit confesser ses péchés à son curé au moins une fois par an
OfficialitéSurtout XIVe-XVe siècleLe tribunal de l'évêque poursuit les couples non mariés et prononce amendes ou pénitences publiques

Comment le droit canon distingue-t-il mariage et fornication ?

Au XIIe siècle, le droit de l'Église devient une science. Vers 1140, le moine Gratien compile sa Concorde des canons discordants, qui sert de fondement à l'enseignement du droit canonique [5]. La question centrale est simple : à quel moment un couple est-il marié, et à partir de quand ses relations cessent-elles d'être une faute ?

Gratien répond que le mariage commence par l'engagement et s'accomplit par l'union charnelle [5]. À Paris, le théologien Pierre Lombard place au contraire le moment décisif dans l'échange des consentements au présent [5]. Le pape Alexandre III (1159-1181) tranche après 1176 : le consentement librement donné au présent suffit à former un mariage indissoluble, et une promesse de mariage suivie de relations sexuelles en forme un aussi [5].

Ce droit n'exige ni cérémonie ni consentement des parents, et il restera la règle en Occident jusqu'au concile de Trente, en 1563 [5]. Il a une conséquence directe : la frontière entre fornication et mariage dépend des paroles échangées par le couple. Deux fiancés qui ont des relations après s'être promis l'un à l'autre ne sont plus des fornicateurs, mais des époux.

Que change le concile de Latran IV en 1215 ?

Réuni à Rome en novembre 1215 par le pape Innocent III, le IVe concile du Latran adopte 71 canons [12]. Le canon 21, Omnis utriusque sexus, oblige chaque fidèle parvenu à l'âge de discrétion à confesser ses péchés à son propre curé au moins une fois par an et à communier à Pâques [6]. Celui qui s'y refuse est exclu de l'Église de son vivant et privé de sépulture chrétienne [6].

Le concile s'occupe aussi du mariage. Le canon 50 réduit l'interdit de parenté au quatrième degré, et le canon 51 interdit les mariages clandestins : les unions doivent être annoncées publiquement dans les églises pour que d'éventuels empêchements soient signalés [6]. Un curé qui laisse célébrer une union interdite encourt trois ans de suspension [6]. Le canon 14, enfin, punit les clercs coupables d'incontinence [6].

Pourquoi les théologiens en font-ils un péché mortel ?

Au XIIIe siècle, Thomas d'Aquin pose la question dans la Somme théologique (IIa-IIae, question 154, article 2) : la fornication simple, entre deux personnes libres de tout lien, est-elle un péché mortel ? Il répond par l'affirmative [7]. Il la définit comme une union « indéterminée », sans engagement durable envers une personne précise, par opposition au mariage [7].

Son argument est tiré de l'intérêt de l'enfant. L'éducation d'un enfant exige longtemps les soins de la mère et la protection du père, ce qui suppose une union stable [7]. La fornication compromet ce bien ; peu importe qu'un père, dans un cas particulier, assume ses devoirs, car la loi juge selon ce qui arrive le plus souvent [7].

Comment les officialités jugeaient-elles les couples non mariés ?

L'officialité est le tribunal de l'évêque : l'official y juge à sa place [8]. Ses sanctions visent en principe le salut du coupable. Elle prononce des pénitences publiques, des pèlerinages judiciaires, des censures et parfois la prison, mais en France l'amende devient très courante au moins à partir du XVe siècle [8].

Les registres de l'officialité de Cerisy, en Normandie, conservés pour 1314-1457 puis 1474-1486, en donnent une image précise [11]. L'historien Andrew Finch y a identifié 206 relations poursuivies entre 1314 et 1346 ; dans 82 cas, la femme était enceinte ou avait déjà des enfants [9]. Les amendes relevées dans ces registres vont de 5 à 100 sous, celles de 10 et 20 sous étant les plus fréquentes [9].

Le tribunal cherche moins à punir qu'à régulariser. Une peine peut être remise à condition que le couple se marie rapidement, et en 1480 un homme échappe à l'amende parce qu'il a épousé sa compagne [9]. Les fiançailles se concluaient d'ailleurs souvent sans prêtre, malgré les statuts synodaux [9]. Entre le confessionnal et le tribunal, l'Église médiévale disposait ainsi de deux leviers pour ramener les unions vers le mariage.

Questions fréquentes

La fornication était-elle punie par la justice au Moyen Âge ?

Oui, mais surtout par la justice d'Église. Les officialités poursuivaient les couples non mariés et prononçaient des pénitences ou, en France, des amendes souvent modestes [8] [9]. La peine pouvait être levée si le couple se mariait.

Qu'est-ce qu'un pénitentiel ?

C'est un manuel destiné aux confesseurs, qui associe à chaque péché une pénitence précise [1]. Né en Irlande et au pays de Galles au VIe siècle, ce genre se diffuse ensuite sur tout le continent. Il recule au XIIe siècle au profit du droit canon et des manuels de confession [2].

Fallait-il un prêtre pour se marier au Moyen Âge ?

Pas pour que le mariage soit valide. Depuis Alexandre III, le consentement libre des époux suffisait, sans cérémonie ni accord des parents [5]. Latran IV interdit les mariages clandestins en 1215, mais ce n'est qu'en 1563 que le concile de Trente rend la présence du curé obligatoire.

Depuis quand la confession annuelle est-elle obligatoire ?

Depuis le IVe concile du Latran, en 1215. Son canon 21 impose à tout fidèle en âge de discernement de se confesser à son curé au moins une fois par an et de communier à Pâques [6].

Sources

  1. britannica.com — https://www.britannica.com/topic/penitential-book
  2. en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Penitential
  3. en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Penitential_of_Finnian
  4. en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Burchard_of_Worms
  5. amesfoundation.law.harvard.edu — https://amesfoundation.law.harvard.edu/CLH/lectures/outl08_class.pdf
  6. sourcebooks.fordham.edu — https://sourcebooks.fordham.edu/basis/lateran4.asp
  7. ccel.org — https://www.ccel.org/ccel/aquinas/summa.SS_Q154_A2.html
  8. fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Officialit%C3%A9
  9. cambridge.org — https://www.cambridge.org/core/journals/journal-of-ecclesiastical-history/article/abs/sexual-relations-and-marriage-in-later-medieval-normandy/3293ABA8B3D0EF7B212CC223E77C7F3E
  10. universalis.fr — https://www.universalis.fr/encyclopedie/jean-louis-flandrin/
  11. cambridge.org — https://www.cambridge.org/core/journals/continuity-and-change/article/abs/women-and-violence-in-the-later-middle-ages-the-evidence-of-the-officiality-of-cerisy/FEAA9CAC2C39DA7487BA5B0562F96BEA
  12. en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Fourth_Council_of_the_Lateran

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