Culture

La luxure, péché capital : des moines du désert aux sculpteurs romans

Par la rédaction de fornication.frVérifié le Lecture : 10 min14 sources
L'essentiel

Comment la luxure est-elle devenue l'un des sept péchés capitaux et comment l'art la représente-t-il ?

La luxure vient de la porneia, l'une des huit pensées mauvaises décrites par Évagre le Pontique au IVe siècle, que Jean Cassien traduit en latin par fornicatio. Grégoire le Grand la garde dans sa liste de sept vices à la fin du VIe siècle. L'art roman la représente souvent par une femme mordue par des serpents et des crapauds.

D'où vient la liste des sept péchés capitaux ?

La liste des sept péchés capitaux vient du monachisme oriental du IVe siècle, avant d'être fixée en Occident par le pape Grégoire le Grand. Évagre le Pontique, moine du désert d'Égypte, décrit huit pensées mauvaises, les logismoi, qui assaillent l'ascète. Parmi elles figure la porneia, que l'on traduit par prostitution ou fornication [1].

L'ordre d'Évagre surprend aujourd'hui : il commence par la gourmandise, place la porneia au deuxième rang, puis l'avarice, la tristesse, la colère, l'acédie, la vaine gloire et l'orgueil [1]. Le corps vient d'abord, parce que le moine l'affronte en premier dans le jeûne et la solitude.

Son disciple Jean Cassien transmet cette liste à l'Occident latin au Ve siècle. Il rend porneia par fornicatio [5]. Le vocabulaire de la fornication est donc présent dès l'origine de la doctrine des vices. En français, le mot luxure, issu du latin luxuria, « exubérance, excès », est attesté au XIIe siècle dans le Bestiaire de Philippe de Thaon [5].

À la fin du VIe siècle, le pape Grégoire le Grand remanie la liste dans ses Moralia sur Job. Il fusionne la tristesse avec l'acédie et la vaine gloire avec l'orgueil, ajoute l'envie et conserve la luxure [1] [5]. Britannica date de lui la première énumération des sept péchés sous leur forme classique [2].

Repères chronologiques

  1. IVe siècleÉvagre le Pontique place la porneia au deuxième rang de ses huit pensées mauvaises, après la gourmandise.
  2. Vers 400Dans la Psychomachie de Prudence, la Chasteté triomphe de la Luxure en combat singulier.
  3. 590Le pape Grégoire le Grand remanie la liste et fixe sept vices, dont la luxure.
  4. 1115-1135Achèvement du portail de l'abbatiale de Moissac, dont le porche montre la luxure.
  5. Vers 1505-1510Table des péchés capitaux attribuée à Jérôme Bosch, aujourd'hui au Prado.
  6. 1888L'État commande à Rodin le marbre du Baiser, né de l'épisode de Paolo et Francesca.
  7. 1992Le Catéchisme de l'Église catholique nomme l'« impureté » parmi les péchés capitaux.
  8. 17 janvier 2024Le pape François consacre une catéchèse à la luxure dans son cycle sur les vices et les vertus.

Deux listes de vices capitaux, à sept siècles d'écart

Thomas d'Aquin, Somme théologique (I-II, q. 84, a. 4)Catéchisme de l'Église catholique (§ 1866)
Vaine gloire (l'orgueil étant traité à part, comme « reine » des vices)Orgueil
EnvieAvarice
ColèreEnvie
Acédie (paresse spirituelle)Colère
AvariceImpureté (luxure)
GourmandiseGourmandise
LuxureParesse ou acédie

Du grec porneia à la luxure

  1. IVe siècle : porneia, l'une des huit pensées mauvaises d'Évagre le Pontique
  2. Ve siècle : fornicatio, dans la traduction latine de Jean Cassien
  3. Fin du VIe siècle : luxuria, dans la liste de sept vices de Grégoire le Grand
  4. XIIIe siècle : luxuria, vice capital chez Thomas d'Aquin
  5. 1992 : « impureté » dans le Catéchisme de l'Église catholique (§ 1866)

Pourquoi la luxure est-elle un péché « capital » ?

La luxure est dite capitale parce qu'elle est considérée comme la source d'autres fautes, et non parce qu'elle serait la plus grave. « Capital » vient du latin caput, la tête. Au XIIIe siècle, Thomas d'Aquin explique dans sa Somme théologique que ces vices sont ceux qui en engendrent le plus souvent d'autres, parce qu'ils visent des biens que l'appétit humain recherche spontanément [3]. Pour lui, la luxure recherche le plaisir corporel lié à la conservation de l'espèce [3].

Le Catéchisme de l'Église catholique reprend la même idée : ces péchés sont appelés capitaux parce qu'ils génèrent d'autres péchés et d'autres vices [4]. Sa liste, au paragraphe 1866, emploie toutefois le mot « impureté » là où la tradition disait luxure [4].

La gravité relative de la luxure a varié. Cassien la plaçait à la racine des autres fautes, alors que Grégoire le Grand faisait de l'orgueil le point de départ de tous les vices [5]. Dans l'ordre de gravité croissante attribué à Grégoire, la luxure arrive en tête, c'est-à-dire comme la moins grave des sept, et elle est généralement tenue pour le plus léger des péchés capitaux [1]. D'autres classements médiévaux la rangent en troisième position, après l'orgueil et l'avarice [5].

Le péché n'en est pas moins surveillé de près, surtout chez les clercs. L'« incontinence de la chair » est ainsi la deuxième accusation la plus fréquente dans les procès menés par la papauté contre des prélats au XIIIe siècle et dans la première moitié du XIVe [5]. Pour le contexte, voir l'Église face à la chair au Moyen Âge.

Comment l'art roman représente-t-il la luxure ?

L'art roman représente surtout la luxure par une femme nue mordue par des serpents et des crapauds, ou par une sirène. Les églises romanes n'expliquent pas la doctrine par des textes, mais par des images sculptées que tout fidèle peut voir. La femme aux serpents et la sirène sont les deux représentations les plus courantes au Moyen Âge [5]. Le sujet a été étudié lors d'un colloque consacré à la luxure et au corps dans l'art roman, réuni à Mozac en 2008 [5].

L'image ne cherche pas à séduire, mais à effrayer. Les animaux qui s'attaquent au corps figurent le châtiment qui attend le pécheur, et ils punissent précisément les parties du corps associées à la faute. Le spectateur comprend sans lire que le plaisir mène à la souffrance éternelle.

Les sculpteurs disposent aussi d'un modèle littéraire : la Psychomachie, poème latin de Prudence écrit vers 400, qui met en scène en 915 hexamètres sept combats entre vertus et vices [10]. La Luxure y menace la Chasteté d'une torche soufrée, avant d'être tuée d'un coup d'épée et engloutie dans un bourbier [10]. Ces duels ont inspiré des chapiteaux romans, à Cunault, à Notre-Dame-du-Port de Clermont-Ferrand ou à Saint-Nicolas de Tavant [10].

Ces sculptures s'adressaient à des publics largement illettrés. Placées aux portails et sur les chapiteaux, elles servaient de prédication permanente, au même titre que les scènes du Jugement dernier.

Que montre le porche de Moissac ?

Le porche de Moissac montre la luxure dans la partie basse de son côté gauche, celui du mal, face aux scènes de l'enfance du Christ. L'abbaye Saint-Pierre de Moissac, dans le Tarn-et-Garonne, possède l'un des portails romans les plus sculptés de France. La notice Mérimée du ministère de la Culture indique que le portail a été achevé entre 1115 et 1135 [7]. La même notice, consacrée à l'ancienne abbaye, signale une protection au titre des monuments historiques, avec un premier classement en 1923 [7].

Le porche suit le dualisme médiéval : la droite représente le bien, la gauche le mal [6]. Sur la droite, les scènes de l'enfance du Christ se succèdent, de l'Annonciation à la Fuite en Égypte [6]. Sur la gauche figure la parabole du pauvre Lazare et du mauvais riche [6].

Le mauvais riche y est voué aux supplices réservés aux luxurieux, aux orgueilleux et aux avares, et la partie basse montre la luxure et l'avarice [6]. Le visiteur qui entre dans l'église passe ainsi entre une promesse de salut et un avertissement. Les bas-reliefs ont souffert de l'humidité, ce qui rend certains détails difficiles à lire [6].

Où Dante place-t-il les luxurieux ?

Dante place les luxurieux dans le deuxième cercle de l'Enfer, au chant V, où ils sont emportés sans fin par une tempête. Dans la Divine Comédie, ces « pécheurs charnels » ont soumis la raison au désir, et ils sont ballottés par des vents violents [11]. La tempête figure le désir auquel ils ont cédé de leur vivant. Minos, juge des enfers, les accueille à l'entrée du cercle [11].

Ce cercle est le plus éloigné de Satan, ce qui fait de la luxure la moins grave des fautes punies en Enfer [11]. Dante y croise des amants célèbres de l'histoire et de la légende : Sémiramis, Didon, Cléopâtre, Hélène, Pâris, Achille ou Tristan [11] [5]. Le châtiment n'est plus celui des serpents romans, mais une agitation perpétuelle.

L'épisode le plus connu est celui de Paolo et Francesca. Francesca da Rimini, mariée vers 1275 pour des raisons politiques à Gianciotto Malatesta, seigneur de Rimini, est tuée avec son beau-frère Paolo par son mari [11]. Dante écoute son récit avec une compassion qui tranche avec la sévérité des sculpteurs romans.

Six siècles plus tard, l'épisode inspire Rodin. Le groupe connu sous le nom du Baiser, conçu vers 1881 pour La Porte de l'Enfer, s'intitulait d'abord Francesca da Rimini ; Paolo y tient le livre de Lancelot et Guenièvre que lisaient les deux amants [12]. L'État en commande un marbre en 1888, aujourd'hui conservé au musée Rodin, à Paris [12].

Comment la Table des péchés capitaux met-elle la luxure en scène ?

La Table des péchés capitaux met en scène la luxure par une fête galante sous une tente, et non par un châtiment. Le musée du Prado, à Madrid, conserve cette table peinte, datée des environs de 1505-1510, attribuée à Jérôme Bosch ou à un suiveur [8]. Le roi Philippe II l'avait acquise et gardée dans sa chambre à l'Escurial [8]. L'attribution à Bosch, contestée par un projet de recherche néerlandais en 2015, est maintenue par le Prado [8].

La composition prend la forme d'un œil. Au centre, le Christ sort du tombeau, entouré de l'inscription latine « Cave cave Dominus videt », c'est-à-dire « Prends garde, le Seigneur voit » [8]. Autour, les sept péchés sont représentés par des scènes de la vie quotidienne, et non par des allégories, tandis que quatre médaillons montrent la Mort, le Jugement, le Paradis et l'Enfer [8].

La luxure y apparaît sous la forme de deux couples qui se divertissent sous une tente rose, tandis que deux bouffons les amusent [8]. Une étude publiée en 2022 dans la revue De Arte, de l'université de León, voit dans le bouffon une figure clé de la critique morale de la luxure, associée à la musique, au vin et aux fruits [9]. À la différence de l'art roman, l'œuvre ne montre pas le châtiment, mais une fête ordinaire, sous le regard de Dieu.

Que dit l'Église de la luxure aujourd'hui ?

L'Église catholique définit aujourd'hui la luxure comme un rapport désordonné au plaisir sexuel, recherché pour lui-même. Le Catéchisme de 1992 la décrit, au paragraphe 2351, comme « un désir désordonné ou une jouissance déréglée du plaisir vénérien » [13]. Le plaisir est jugé désordonné lorsqu'il est séparé des finalités de procréation et d'union [13].

Le même chapitre distingue la luxure, qui est un vice, des actes qui offensent la chasteté. La fornication y est définie au paragraphe 2353 comme l'union charnelle entre un homme et une femme libres, en dehors du mariage [13]. Ces définitions sont détaillées dans l'article consacré à la fornication dans le Catéchisme.

Le pape François a consacré à ce vice sa catéchèse du 17 janvier 2024, quatrième étape d'un cycle sur les vices et les vertus [14]. Suivant l'ordre des Pères anciens, il la présente comme le deuxième vice après la gourmandise, et précise que le christianisme ne condamne pas l'instinct sexuel, en citant le Cantique des cantiques [14].

Pour le pape, la luxure abîme les relations en réduisant l'autre à un objet, et peut enfermer dans une dépendance [14]. Il l'oppose à l'amour véritable, qui respecte l'autre et cherche son bien [14]. Le vocabulaire a changé depuis les moines du désert, mais la logique reste celle d'un vice qui en entraîne d'autres.

Questions fréquentes

Quels sont les sept péchés capitaux ?

Dans la liste actuelle du Catéchisme de l'Église catholique, ce sont l'orgueil, l'avarice, l'envie, la colère, l'impureté (ou luxure), la gourmandise et la paresse, ou acédie [4]. Britannica donne la même liste, en employant le mot luxure [2].

La luxure et la fornication sont-elles la même chose ?

Non. La luxure est un vice, une disposition à rechercher le plaisir sexuel pour lui-même [13]. La fornication est un acte précis : l'union charnelle entre personnes non mariées. Mais l'histoire les lie, puisque Jean Cassien traduisait la porneia d'Évagre par fornicatio [5].

Pourquoi des serpents et des crapauds pour la luxure ?

Dans la symbolique médiévale, ces animaux sont associés au mal et à l'impureté. En mordant le corps de la femme qui représente la luxure, ils figurent le châtiment infernal de la faute [5]. Cette image est l'une des représentations les plus répandues de la luxure dans l'art roman.

Où voir des représentations de la luxure en France ?

Le porche de l'abbatiale Saint-Pierre de Moissac, dans le Tarn-et-Garonne, en offre un exemple célèbre, dans la partie basse de l'ébrasement gauche [6]. Les chapiteaux de Notre-Dame-du-Port à Clermont-Ferrand ou de Cunault illustrent les combats de la Psychomachie [10], et le musée Rodin conserve le marbre du Baiser [12].

La luxure est-elle le plus grave des péchés capitaux ?

Non. Dans l'ordre de gravité retenu depuis Grégoire le Grand, elle est généralement considérée comme le moins grave des sept, l'orgueil étant le plus grave [1]. Dante suit la même logique en plaçant les luxurieux dans le cercle de l'Enfer le plus éloigné de Satan [11].

Qui sont Paolo et Francesca ?

Ce sont deux amants que Dante rencontre au deuxième cercle de l'Enfer, celui des luxurieux [11]. Francesca da Rimini, mariée vers 1275 à Gianciotto Malatesta, a été tuée par son mari avec son beau-frère Paolo [11]. Rodin s'en est inspiré pour Le Baiser [12].

Quelle est la définition de la luxure dans le Catéchisme ?

Le Catéchisme de l'Église catholique, au paragraphe 2351, définit la luxure comme un désir désordonné ou une jouissance déréglée du plaisir sexuel [13]. Ce plaisir est jugé désordonné lorsqu'il est recherché pour lui-même, séparé de la procréation et de l'union des époux [13].

Qu'a dit le pape François sur la luxure ?

Le pape François lui a consacré sa catéchèse du 17 janvier 2024 [14]. Il y explique que le christianisme ne condamne pas la sexualité, mais que la luxure réduit l'autre à un objet et peut créer une dépendance. Il l'oppose à un amour qui respecte l'autre et se donne.

Sources

  1. en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Seven_deadly_sins
  2. britannica.com — https://www.britannica.com/topic/seven-deadly-sins
  3. newadvent.org — https://www.newadvent.org/summa/2084.htm
  4. vatican.va — https://www.vatican.va/archive/FRA0013/__P67.HTM
  5. fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Luxure
  6. fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Abbatiale_Saint-Pierre_de_Moissac
  7. pop.culture.gouv.fr — https://www.pop.culture.gouv.fr/notice/merimee/PA00095785
  8. en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/The_Seven_Deadly_Sins_and_the_Four_Last_Things
  9. revistas.unileon.es — https://revistas.unileon.es/index.php/dearte/article/view/7044
  10. fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Psychomachie
  11. danteworlds.laits.utexas.edu — https://danteworlds.laits.utexas.edu/circle2.html
  12. fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Baiser_(Rodin)
  13. vatican.va — https://www.vatican.va/archive/FRA0013/__P80.HTM
  14. vatican.va — https://www.vatican.va/content/francesco/fr/audiences/2024/documents/20240117-udienza-generale.html

Article vérifié le 23 octobre 2026. Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux. Une erreur ? Signalez-la.

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