Livres jugés immoraux : quatre siècles de censure en France
En France, des œuvres ont été poursuivies pour immoralité, du Pantagruel de Rabelais, condamné par la Sorbonne en 1533, au roman de Boris Vian interdit en 1949 et aux éditions de Sade de Pauvert, condamnées en 1957. Le délit d'outrage aux bonnes mœurs, inscrit dans le Code pénal de 1810, a disparu en 1994.
Qui censurait les livres avant la Révolution ?
Sous l'Ancien Régime, le contrôle des livres repose sur l'Église et sur le pouvoir royal. La faculté de théologie de Paris, la Sorbonne, examine les ouvrages et peut les condamner, tandis que le Parlement tient ses propres listes d'ouvrages interdits. Les deux autorités agissent souvent de concert.
Rabelais en fait l'expérience. Dès 1533, la première partie de Pantagruel figure sur la liste des livres condamnés par la Sorbonne et par le Parlement [2]. Le Tiers Livre subit le même sort en 1546, et le Quart Livre est censuré à sa parution en 1552 [2]. En 1554, le cardinal de Châtillon obtient d'Henri II la levée de l'interdiction [2].
Ces condamnations visent autant la satire religieuse que la grossièreté. La frontière entre l'hérésie et l'immoralité reste floue à cette époque, et un même livre peut tomber sous les deux reproches.
Repères chronologiques
- 1533La Sorbonne et le Parlement condamnent Pantagruel de Rabelais.
- 1810Le Code pénal (article 287) crée le délit d'outrage aux bonnes mœurs par écrits et images.
- 1857Flaubert est acquitté (7 février), Baudelaire condamné (20 août), à six mois d'intervalle.
- 1875La cote « Enfer » est attribuée aux livres jugés contraires aux bonnes mœurs à la Bibliothèque nationale.
- 1881La loi sur la liberté de la presse maintient la répression des écrits et images obscènes.
- 1949Réhabilitation de Baudelaire (31 mai), loi sur les publications destinées à la jeunesse (16 juillet), interdiction du roman de Vian.
- 1957-1958Jean-Jacques Pauvert, éditeur de Sade, est condamné le 10 janvier 1957, puis rejugé en appel le 12 mars 1958.
- 1994Le nouveau Code pénal, en vigueur le 1er mars, fait disparaître l'outrage aux bonnes mœurs.
Qu'était l'outrage aux bonnes mœurs ?
La Déclaration des droits de l'homme de 1789 proclame la liberté d'expression, tout en prévoyant que la loi peut en réprimer les abus [1]. Le Code pénal de 1810 crée, à son article 287, le délit d'outrage aux bonnes mœurs commis par des écrits, des images ou des gravures [1]. Ce délit sera la base juridique de la plupart des procès littéraires du XIXe siècle.
La loi du 17 mai 1819 précise le dispositif pour la presse et l'imprimerie. C'est elle que vise la poursuite contre Madame Bovary en 1857, avec l'outrage à la morale publique et religieuse [3]. Les auteurs, mais aussi les gérants de revues et les imprimeurs, peuvent être poursuivis.
La grande loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse ne supprime pas l'infraction. Elle continue de viser la vente, la distribution ou l'exposition d'écrits, de dessins ou d'images jugés obscènes [1]. Un décret du 29 juillet 1939 la réaffirme à la veille de la guerre [1].
Quels procès littéraires ont marqué le XIXe siècle ?
L'année 1857 concentre deux affaires célèbres, portées par le même avocat impérial, Ernest Pinard. Le 7 février, Flaubert, le gérant de la Revue de Paris et l'imprimeur sont acquittés pour Madame Bovary, avec un blâme pour le réalisme du roman [3]. Le 20 août, Baudelaire est condamné pour Les Fleurs du mal [4].
Le poète doit payer 300 francs d'amende, ses éditeurs 100 francs, et six poèmes sont retranchés du recueil [4]. Ces pièces restent interdites en France pendant près d'un siècle. Le 31 mai 1949, la chambre criminelle de la Cour de cassation, saisie à la demande du président de la Société des gens de lettres, annule la condamnation [5].
L'arrêt de 1949 juge que l'appréciation de 1857 était arbitraire, parce qu'elle ne retenait qu'une lecture réaliste des poèmes et ignorait leur sens symbolique [5]. Les juges y voient des poèmes « manifestement d'inspiration probe » [5]. Le contraste entre les deux décisions montre combien la notion de bonnes mœurs dépend de son époque.
Qu'est-ce que l'Enfer de la Bibliothèque nationale ?
Au XIXe siècle, la Bibliothèque nationale met à l'écart les livres jugés contraires aux bonnes mœurs. Le nom d'« Enfer » apparaît sous la monarchie de Juillet, et la cote correspondante est attribuée à partir de 1875 [6]. Ces ouvrages ne sont pas détruits, mais leur consultation exige une autorisation spéciale [6].
Le fonds compte environ 150 livres à la fin des années 1830 et environ 2 600 volumes aujourd'hui [6]. On y trouve l'Arétin, Sade, Pierre Louÿs, Apollinaire ou Georges Bataille, ainsi que des gravures et des textes anonymes [6].
La cote est fermée aux nouvelles entrées en 1969, puis rétablie en 1983 [6]. Depuis, le classement repose sur la rareté et la qualité des ouvrages, et non plus sur un jugement moral [6]. L'Enfer est devenu une collection patrimoniale plutôt qu'un lieu de relégation.
Comment la censure a-t-elle changé au XXe siècle ?
Après la guerre, la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse crée un nouvel instrument [9]. Elle institue une commission chargée de surveiller les publications pour la jeunesse et permet à l'État d'interdire la vente, l'exposition ou la publicité de certains ouvrages [9]. Le contrôle se déplace : il s'agit moins de punir un auteur que de protéger les mineurs.
La même année, trois ans après sa parution en 1946 sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, J'irai cracher sur vos tombes est interdit, et son auteur, Boris Vian, est condamné pour outrage aux bonnes mœurs [7]. Vian n'y figurait officiellement que comme traducteur [7].
L'éditeur Jean-Jacques Pauvert, qui publie les œuvres de Sade à partir de 1953, est poursuivi en 1956 et condamné le 10 janvier 1957 [8]. Des écrivains comme Georges Bataille, Jean Cocteau et Jean Paulhan prennent sa défense. Rejugé en appel le 12 mars 1958, il obtient une issue jugée presque triomphale, et l'œuvre de Sade cesse d'être un tabou judiciaire [8].
Que reste-t-il de ces règles aujourd'hui ?
Le nouveau Code pénal, entré en vigueur le 1er mars 1994, a fait disparaître l'outrage aux bonnes mœurs [1]. Depuis, la loi ne vise plus l'immoralité d'une œuvre en tant que telle. Elle encadre surtout l'accès des mineurs à certains contenus.
La loi de 1949 est toujours en vigueur. Modifiée en 2011, elle vise désormais notamment les contenus pornographiques, ceux qui incitent à la discrimination ou à la haine, et ceux qui portent atteinte à la dignité humaine [9]. La logique a changé : on ne juge plus la morale d'un livre, on décide à qui il peut être vendu ou montré.
Questions fréquentes
L'outrage aux bonnes mœurs existe-t-il encore ?
Non. Ce délit, créé par l'article 287 du Code pénal de 1810, a disparu avec l'entrée en vigueur du nouveau Code pénal le 1er mars 1994 [1]. Les règles actuelles visent surtout la protection des mineurs, notamment à travers la loi du 16 juillet 1949 [9].
Baudelaire a-t-il été réhabilité ?
Oui. Le 31 mai 1949, la chambre criminelle de la Cour de cassation a annulé la condamnation de 1857 et déchargé la mémoire de Baudelaire et de ses éditeurs [5]. La demande avait été portée par le président de la Société des gens de lettres.
Pourquoi Boris Vian a-t-il été condamné ?
Son roman J'irai cracher sur vos tombes, paru en 1946 sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, est interdit en 1949, et Vian est condamné pour outrage aux bonnes mœurs [7]. Les services du ministère de l'Intérieur chargés du contrôle des publications lui étaient défavorables.
Peut-on consulter l'Enfer de la BnF ?
La consultation de ces ouvrages a longtemps exigé une autorisation spéciale [6]. Depuis 1983, la cote Enfer est attribuée selon des critères de rareté et de qualité, sans considération morale. Les conditions d'accès précises sont celles des réserves de la Bibliothèque nationale de France.
Sources
- bannedbooks.indiana.edu — https://bannedbooks.indiana.edu/items/show/37
- wiki.ncac.org — https://wiki.ncac.org/Pantagruel,_Gargentua
- napoleon.org — https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/jugement-rendu-lors-du-proces-flaubert-le-7-fevrier-1857/
- justice.gouv.fr — https://www.justice.gouv.fr/actualites/actualite/quand-fleurs-faillirent-faner
- livreshebdo.fr — https://www.livreshebdo.fr/article/mai-1949-baudelaire-libere-12
- bnf.fr — https://www.bnf.fr/fr/l-enfer-de-la-bibliotheque-nationale-de-france
- livreshebdo.fr — https://www.livreshebdo.fr/article/boris-vian-le-centenaire-et-la-censure
- livreshebdo.fr — https://www.livreshebdo.fr/article/sade-la-vie-et-loeuvre-44
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_du_16_juillet_1949_sur_les_publications_destin%C3%A9es_%C3%A0_la_jeunesse
Article vérifié le 22 octobre 2026. Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux. Une erreur ? Signalez-la.