Culture

Madame Bovary devant le tribunal : le procès de 1857

Par la rédaction de fornication.frVérifié le Lecture : 9 min13 sources
L'essentiel

Pourquoi Flaubert a-t-il été jugé pour Madame Bovary en 1857 ?

En janvier 1857, Gustave Flaubert, le gérant de la Revue de Paris et l'imprimeur sont poursuivis pour outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs, après la parution de Madame Bovary. L'avocat impérial Ernest Pinard accuse le roman de glorifier l'adultère. Le 7 février 1857, le tribunal acquitte les trois prévenus, en blâmant le réalisme du livre.

Comment Madame Bovary est-il arrivé devant un tribunal ?

Madame Bovary arrive devant un tribunal parce que sa publication en feuilleton, en partie censurée par la revue elle-même, attire l'attention du parquet. Flaubert y a travaillé de 1851 à 1856 et a rempli environ 4 000 pages de brouillons et de manuscrits [6]. Le roman paraît dans la Revue de Paris à partir du 1er octobre 1856, en six livraisons, environ tous les quinze jours [1] [6]. La revue est dirigée par Léon Laurent-Pichat.

Prudente, la revue supprime certains passages, dont la célèbre scène du fiacre où Emma et Léon traversent Rouen rideaux baissés [3]. Selon la défense, c'est cette coupure qui a éveillé les soupçons. Un texte amputé laisse supposer qu'il y avait quelque chose à cacher, et les services chargés de surveiller la presse s'y intéressent [3]. Sous le Second Empire, la presse est étroitement contrôlée, et une revue littéraire n'échappe pas à cette vigilance [1].

Le parquet poursuit trois personnes. Léon Laurent-Pichat, gérant, est poursuivi comme auteur de la publication, Auguste-Alexis Pillet, imprimeur, et Gustave Flaubert, qui a écrit et fourni le texte, comme complices [4]. La prévention vise la loi du 17 mai 1819, articles 1 et 8, qui réprime l'outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs, ainsi que les articles 59 et 60 du Code pénal sur la complicité [4].

Cette loi appartient aux lois dites de Serre, du nom du garde des Sceaux de Louis XVIII, qui avaient instauré en 1819 un régime de presse libéral, sans contrôle préalable, et confié les délits de presse à un jury [11]. En 1857, l'affaire n'est pourtant pas jugée par un jury : l'audience se tient le 29 janvier devant la 6e chambre du tribunal correctionnel de Paris [1]. Me Desmarest défend Laurent-Pichat, Me Faverie l'imprimeur et Me Senard l'auteur [4].

Repères chronologiques

  1. 1er octobre 1856Début de la publication de Madame Bovary en feuilleton dans la Revue de Paris, en six livraisons.
  2. Fin 1856La revue coupe la scène du fiacre ; la coupure attire l'attention des autorités.
  3. 29 janvier 1857Audience devant la 6e chambre du tribunal correctionnel de Paris.
  4. 7 février 1857Jugement : Flaubert, Laurent-Pichat et l'imprimeur Pillet sont acquittés, le livre est blâmé.
  5. 15 avril 1857Sortie du roman en librairie chez Michel Lévy, dédié à l'avocat Senard.
  6. 20 août 1857Le même tribunal condamne Baudelaire pour Les Fleurs du mal.
  7. 13 novembre 1867Ernest Pinard devient ministre de l'Intérieur, jusqu'au 17 décembre 1868.
  8. 1er mars 1994Le nouveau Code pénal fait disparaître le délit d'outrage aux bonnes mœurs.

Deux procès littéraires de 1857 comparés

Madame Bovary (Flaubert)Les Fleurs du mal (Baudelaire)
Ministère publicErnest PinardErnest Pinard
Chef de poursuiteOutrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœursOffense à la morale publique (la morale religieuse n'est pas retenue)
Date du jugement7 février 185720 août 1857
IssueAcquittement des trois prévenus, avec blâmeCondamnation : 300 F d'amende pour l'auteur, 100 F pour chaque éditeur
Conséquence sur l'œuvreRoman publié intégralement en librairieSix poèmes retranchés, réhabilités par la Cour de cassation le 31 mai 1949

Que reprochait l'accusation au roman ?

L'accusation reprochait au roman de rendre l'adultère séduisant par ses détails, malgré la fin tragique de l'héroïne. Elle est portée par Ernest Pinard, avocat impérial. Son réquisitoire passe en revue une série de scènes : la jeunesse d'Emma au couvent, le bal de la Vaubyessard, la chute avec Rodolphe dans la forêt, les rendez-vous avec Léon, la communion et la mort d'Emma [2]. Il suggère même de rebaptiser le livre en histoire des adultères d'une femme de province [2].

Sa thèse tient en une formule : la couleur générale de l'auteur serait « la couleur lascive » [2]. Pour Pinard, la fin tragique d'Emma ne suffit pas à rendre le livre moral. Ce qui compte, ce sont les détails séduisants qui précèdent la punition, et qui risquent selon lui d'agir sur des lectrices jeunes ou mariées.

Pinard s'attaque aussi au mélange du sacré et du sensuel, notamment dans les scènes religieuses [2]. Il observe enfin qu'aucun personnage ne condamne Emma : le mari est naïf, le pharmacien Homais ridicule, le curé Bournisien inconsistant. Le mot « adultère » revient sans cesse dans sa démonstration, celui de « fornication » jamais.

Comment Maître Senard a-t-il défendu Flaubert ?

Maître Senard a défendu Flaubert en présentant Madame Bovary comme un livre moral, qui détourne de la faute au lieu d'y inviter. L'avocat n'est pas un inconnu : bâtonnier de Rouen à quatre reprises entre 1835 et 1846, il a présidé l'Assemblée nationale en 1848, puis été quelques mois ministre de l'Intérieur dans le gouvernement Cavaignac [9]. Sa ligne est simple : son client a écrit un livre honnête, qui montre l'adultère comme une source de honte, de désillusion et de souffrance [3]. Loin d'en donner le goût, le roman en détournerait.

Senard s'appuie sur la tradition chrétienne elle-même. Il affirme que Flaubert s'est nourri de Bossuet et de Massillon, et présente certaines pages comme une critique de la piété superficielle [3]. Il reproche au ministère public d'avoir isolé quelques lignes de leur contexte.

L'avocat fait aussi valoir la respectabilité de la famille, le père de Flaubert ayant été un chirurgien réputé de Rouen [3]. Ce mélange d'arguments littéraires, moraux et sociaux s'avère efficace. Flaubert lui en sera reconnaissant : l'édition en librairie, parue le 15 avril 1857, est dédiée à son avocat, Marie-Antoine-Jules Senard [1] [9].

Que dit le jugement du 7 février 1857 ?

Le jugement du 7 février 1857 acquitte les trois prévenus tout en infligeant au livre un blâme sévère. Il est publié par la Gazette des tribunaux le 9 février [4]. Le tribunal renvoie Laurent-Pichat, Flaubert et Pillet des fins de la poursuite, sans dépens. Mais il ne donne pas raison au roman sur tous les points.

Les juges reprochent à l'ouvrage des passages que le bon goût réprouve et un réalisme qualifié de vulgaire et souvent choquant [4]. Ils estiment que la littérature doit épurer les mœurs plutôt que peindre le vice, et que Flaubert a parfois perdu de vue les règles que tout écrivain doit respecter [4].

Le tribunal retient pourtant plusieurs éléments favorables. Le livre est le fruit d'un travail long et sérieux, les passages contestés sont peu nombreux au regard de son étendue, et rien ne prouve que les prévenus aient voulu offenser la religion ou les mœurs [4]. Blâmer une œuvre sans punir ses auteurs revient à distinguer le jugement de goût du jugement pénal. Le procès, très commenté, contribue au succès du roman [1].

Pourquoi Flaubert est-il acquitté et Baudelaire condamné ?

Flaubert est acquitté parce que son roman se termine par la punition de l'héroïne, alors que les poèmes de Baudelaire ne présentent pas ce contrepoids moral. Quelques mois plus tard, la même chambre juge Les Fleurs du mal, avec le même Pinard au ministère public. Le 20 août 1857, Baudelaire est condamné à 300 francs d'amende et ses éditeurs à 100 francs, pour offense à la morale publique ; six poèmes doivent être retranchés [5]. L'offense à la morale religieuse n'est pas retenue [5].

Plusieurs raisons expliquent l'écart. Le roman de Flaubert s'achève sur la mort d'Emma, ce qui permettait à la défense de plaider une lecture morale. Les poèmes de Baudelaire ne racontent pas une histoire qui se termine par une punition, et les juges y voient une sensualité sans contrepoids.

Le contraste ne s'arrête pas là. Flaubert publie son roman intégral en librairie dès avril 1857. Les six poèmes de Baudelaire, eux, restent interdits jusqu'à l'arrêt de la Cour de cassation du 31 mai 1949, rendu à la demande de la Société des gens de lettres [5]. Baudelaire, de son côté, salue Madame Bovary dans un article de la revue L'Artiste, le 18 octobre 1857 [1].

Pourquoi parle-t-on d'adultère et non de fornication ?

On parle d'adultère parce qu'Emma Bovary est mariée : en droit comme en morale, ses liaisons ne relèvent pas de la fornication, qui désigne l'union de personnes non mariées. La distinction a des conséquences juridiques au XIXe siècle. Le Code pénal de 1810 punit l'adultère de la femme de trois mois à deux ans d'emprisonnement, sur la seule dénonciation du mari (articles 336 et 337) [10]. Son complice encourt la même peine et une amende de 100 à 2 000 francs (article 338) [10].

Le mari, lui, n'est puni que s'il entretient une concubine au domicile conjugal, et seulement d'une amende de 100 à 2 000 francs (article 339) [10]. Le procès de 1857 ne porte pas sur ces articles : personne ne juge l'adultère d'un personnage de fiction. Il porte sur la représentation de cet adultère et sur l'effet qu'elle pourrait produire sur les lecteurs [4]. Cette inégalité entre époux ne disparaîtra qu'avec la loi du 11 juillet 1975.

Le vocabulaire du procès reflète cette situation. Le réquisitoire de Pinard parle d'adultère et de lascivité, jamais de fornication, et le jugement raisonne en termes de bon goût, de réalisme et de morale publique [2] [4]. C'est l'un des exemples qui montrent comment les écrivains français ont employé ou évité ce mot.

Le délit lui-même a disparu. L'outrage aux bonnes mœurs, inscrit dès 1810 à l'article 287 du Code pénal, a été maintenu par la loi sur la presse du 29 juillet 1881 pour les écrits et images obscènes, puis supprimé par le nouveau Code pénal entré en vigueur le 1er mars 1994 [12].

Que sont devenus le roman et les acteurs du procès ?

Le roman est devenu un classique, l'accusateur un ministre de l'Empire et l'avocat un dédicataire passé à la postérité. Publiée en deux volumes chez Michel Lévy, la première édition de 6 750 exemplaires est épuisée en deux mois [6]. Le cinéma s'en empare à plusieurs reprises, avec Jean Renoir en 1934, Vincente Minnelli en 1949 et Claude Chabrol en 1991 [6].

Le nom de l'héroïne est même passé dans la langue. Le Larousse définit le bovarysme comme le comportement de celui qui fuit dans le rêve l'insatisfaction que lui inspire sa vie [13]. Le mot ne garde rien du procès : il désigne une manière de rêver sa vie, non une faute morale.

Ernest Pinard, né à Autun le 10 octobre 1822, poursuit sa carrière de procureur. Il requiert aussi contre Les Mystères du peuple d'Eugène Sue, dont l'éditeur et l'imprimeur sont condamnés après la mort de l'auteur [8]. Procureur général à Douai en 1861, il devient ministre de l'Intérieur du 13 novembre 1867 au 17 décembre 1868, puis député du Nord en 1869 [7].

Au ministère, Pinard participe à la préparation de la loi sur la presse de 1868, s'oppose à l'érection d'une statue de Voltaire et fait poursuivre le journaliste Henri Rochefort [8]. Il meurt à Bourg-en-Bresse le 12 septembre 1909 [7]. Son nom reste associé à 1857, l'année où il a fait juger deux chefs-d'œuvre pour immoralité.

Questions fréquentes

Flaubert a-t-il été condamné pour Madame Bovary ?

Non. Le jugement du 7 février 1857 acquitte Flaubert, le gérant de la Revue de Paris et l'imprimeur, et les renvoie sans dépens [4]. Le tribunal assortit toutefois sa décision d'un blâme sévère sur le réalisme du roman.

Qui était Ernest Pinard ?

Ernest Pinard était avocat impérial, c'est-à-dire magistrat du ministère public, sous le Second Empire. Il a requis contre Flaubert en janvier 1857, puis contre Baudelaire en août de la même année [1] [5]. Il a ensuite été ministre de l'Intérieur de novembre 1867 à décembre 1868 [7].

Quelle loi a été invoquée contre Flaubert ?

La prévention vise la loi du 17 mai 1819, articles 1 et 8, sur l'outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs [4]. Elle cite aussi les articles 59 et 60 du Code pénal de 1810, qui organisent la complicité, ce qui explique la poursuite du gérant et de l'imprimeur.

Le procès a-t-il nui au succès du roman ?

Non, il l'a plutôt servi. Le procès fait connaître le livre au-delà des lecteurs de la Revue de Paris, et le roman devient un classique [1]. La première édition en librairie, de 6 750 exemplaires, est épuisée en deux mois [6].

Pourquoi Madame Bovary a-t-il choqué en 1857 ?

Parce que l'accusation y voyait une peinture séduisante de l'adultère. Ernest Pinard reprochait au roman sa « couleur lascive », le mélange du sacré et du sensuel et l'absence de personnage qui condamne Emma [2]. Le tribunal a aussi blâmé un réalisme jugé vulgaire [4].

Qu'est-ce que la scène du fiacre ?

C'est l'épisode où Emma et Léon traversent Rouen dans une voiture aux rideaux baissés, sans que le texte décrive ce qui s'y passe [3]. La Revue de Paris l'a supprimé de la version publiée en 1856. Selon la défense, cette coupure a attiré l'attention des autorités [3].

Qui a défendu Flaubert en 1857 ?

Flaubert a été défendu par Jules Senard, avocat et ancien ministre de l'Intérieur de 1848 [9]. Sa plaidoirie présentait le roman comme une œuvre morale qui détourne de l'adultère [3]. Flaubert lui a dédié l'édition en librairie.

Qu'est-ce que le bovarysme ?

Le bovarysme est le fait de fuir dans le rêve l'insatisfaction que l'on éprouve face à sa vie [13]. Le mot vient du nom de l'héroïne de Flaubert. Il n'a pas de lien avec la morale sexuelle jugée en 1857.

Sources

  1. napoleon.org — https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/dossiers-thematiques/le-proces-flaubert-janvier-1857/
  2. napoleon.org — https://www.napoleon.org/fr/salle_lecture/articles/files/procesflaubert_requisitoire_1857.asp
  3. napoleon.org — https://www.napoleon.org/fr/salle_lecture/articles/files/PlaidoirieSenard_procesflaubert1857.asp
  4. napoleon.org — https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/jugement-rendu-lors-du-proces-flaubert-le-7-fevrier-1857/
  5. justice.gouv.fr — https://www.justice.gouv.fr/actualites/actualite/quand-fleurs-faillirent-faner
  6. fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Madame_Bovary
  7. en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Ernest_Pinard
  8. fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Ernest_Pinard
  9. fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Senard
  10. ledroitcriminel.fr — https://ledroitcriminel.fr/la_legislation_criminelle/anciens_textes/code_penal_1810/code_penal_1810_3.htm
  11. fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Lois_de_Serre
  12. bannedbooks.indiana.edu — https://bannedbooks.indiana.edu/items/show/37
  13. larousse.fr — https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/bovarysme

Article vérifié le 23 octobre 2026. Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux. Une erreur ? Signalez-la.

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