Tartuffe, ou l'hypocrisie face au péché de chair

Pourquoi le Tartuffe de Molière a-t-il été interdit ?
Le Tartuffe de Molière met en scène un faux dévot qui prêche l'austérité tout en convoitant l'épouse de son bienfaiteur. Jouée à Versailles le 12 mai 1664, la pièce est aussitôt interdite, remaniée en 1667 sous le titre L'Imposteur, de nouveau interdite, puis autorisée le 5 février 1669. Son nom est devenu synonyme d'hypocrite.
Sommaire
- Que raconte Tartuffe ?
- Pourquoi la pièce est-elle interdite en 1664 ?
- Que se passe-t-il en 1667 avec L'Imposteur ?
- Comment Tartuffe est-il autorisé en 1669 ?
- Tartuffe est-il une attaque contre la religion ?
- Pourquoi « tartuffe » est-il devenu un nom commun ?
- Comment la pièce est-elle jouée aujourd'hui ?
- Questions fréquentes
- Sources
Que raconte Tartuffe ?
Tartuffe raconte comment un faux dévot s'empare de la confiance d'une famille bourgeoise avant d'être démasqué. Orgon, riche bourgeois parisien, a recueilli chez lui Tartuffe, un homme qui affiche une piété extrême. Tartuffe prétend veiller sur la vie spirituelle et morale de la maison, et Orgon lui accorde une confiance aveugle, au point de vouloir lui donner sa fille Mariane [1]. L'imposteur manque de ruiner la famille avant d'être démasqué par Elmire, l'épouse d'Orgon [1].
Le ressort comique repose sur l'écart entre le discours et le désir. Tartuffe condamne la chair avec ostentation : à l'acte III, scène 2, il tend un mouchoir à la servante Dorine en lui demandant : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir » [7]. Dans la scène suivante, il fait pourtant la cour à Elmire.
À l'acte IV, Elmire le piège en présence de son mari caché sous une table. Tartuffe y développe une morale de façade : selon lui, c'est le scandale public qui fait l'offense, et une faute commise en secret n'en serait pas vraiment une. La pièce ne vise donc pas la religion elle-même, mais celui qui l'utilise pour dissimuler ses désirs.
Le dénouement renverse la situation au dernier moment. Tartuffe, devenu propriétaire des biens d'Orgon par une donation et détenteur de papiers compromettants, vient le faire arrêter, mais l'officier du roi emmène l'imposteur à sa place [2]. Le souverain, jamais nommé, a percé la fraude, découvert le passé criminel de Tartuffe, pardonné à Orgon et annulé la donation [2] [6]. Ce retournement soudain est souvent cité comme exemple de deus ex machina ; la pièce entière tient en 1 962 alexandrins, des vers de douze syllabes rimés deux à deux [2].
Repères chronologiques
- 12 mai 1664Trois actes joués à Versailles, pendant Les Plaisirs de l'île enchantée ; la pièce est ensuite interdite au public.
- Été 1664Molière adresse au roi un premier placet pour défendre sa comédie.
- 29 novembre 1664Représentation privée au château du Raincy, chez le prince de Condé.
- 1665Dans Dom Juan, Molière répond à ses adversaires par une tirade sur l'hypocrisie.
- 5 août 1667Une seule représentation publique de L'Imposteur, avec un héros rebaptisé Panulphe.
- 11 août 1667Mandement de l'archevêque de Paris : excommunication pour qui joue, lit ou écoute la pièce.
- 5 février 1669Création autorisée du Tartuffe au Palais-Royal ; 44 représentations consécutives.
- 1690Le dictionnaire de Furetière enregistre « tartuffe » au sens d'hypocrite.
- 15 janvier 2022Pour les 400 ans de Molière, la Comédie-Française crée la version reconstituée en trois actes, mise en scène par Ivo van Hove.
Les trois versions de Tartuffe
| Version | Date et lieu | Forme | Sort |
|---|---|---|---|
| Tartuffe ou l'Hypocrite (première version) | 12 mai 1664, Versailles | Trois actes, texte perdu ; reconstitution de Georges Forestier et Isabelle Grellet publiée en 2021 | Représentations publiques interdites ; version reconstituée jouée à la Comédie-Française en 2022 |
| L'Imposteur (héros nommé Panulphe) | 5 août 1667, Palais-Royal | Cinq actes | Interdite dès le lendemain par le premier président Lamoignon |
| Le Tartuffe ou l'Imposteur | 5 février 1669, Palais-Royal | Cinq actes, 1 962 alexandrins, texte publié en 1669 | Autorisée ; grand succès, version jouée aujourd'hui |
Pourquoi la pièce est-elle interdite en 1664 ?
La pièce est interdite en 1664 parce que le roi juge dangereuse la confusion possible entre la fausse dévotion et la vraie. La première version, en trois actes, est jouée le 12 mai 1664 dans la cour de marbre de Versailles, au cours des fêtes des Plaisirs de l'île enchantée [2]. Son texte n'a pas été conservé. Louis XIV interdit ensuite les représentations publiques, probablement sous l'influence de l'archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe, son ancien précepteur [2].
La version officielle invoque la grande délicatesse du roi en matière de religion : il ne pourrait souffrir une ressemblance entre le vice et la vertu, que des spectateurs risqueraient de confondre [2]. Les attaques se multiplient. Le curé de la paroisse Saint-Barthélemy, Roullé, publie anonymement un pamphlet virulent contre Molière, Le Roi glorieux au monde, où il le traite de « démon vêtu de chair » et réclame son châtiment [3].
L'interdiction ne vise pas les représentations privées. La pièce est jouée à Villers-Cotterêts en septembre 1664, puis au château du Raincy, le 29 novembre, chez le prince de Condé [2] [3]. Molière, de son côté, adresse au roi un premier placet, une requête écrite, dès l'été 1664 [6]. Des historiens voient aujourd'hui dans cette interdiction l'effet de la politique religieuse du roi et de son souci d'apaisement, plus que d'un complot dévot [11].
Que se passe-t-il en 1667 avec L'Imposteur ?
En 1667, Molière tente de jouer une version remaniée, L'Imposteur, qui est interdite dès le lendemain de sa création. En 1665, il avait déjà répondu indirectement à ses adversaires dans Dom Juan, où son héros fait l'éloge cynique de l'hypocrisie [3]. La mort de la reine mère, Anne d'Autriche, en 1666, affaiblit le parti dévot à la cour [3]. Molière retente sa chance.
Le 5 août 1667, en l'absence du roi parti pour la campagne de Flandre, il fait jouer au Palais-Royal une version en cinq actes intitulée L'Imposteur, dont le héros s'appelle Panulphe [2]. Le second placet explique que le personnage a reçu un costume d'homme du monde, avec chapeau, cheveux et collet, pour ne plus ressembler à un ecclésiastique [6]. La précaution ne suffit pas.
Dès le 6 août, Guillaume de Lamoignon, premier président du Parlement de Paris, interdit les représentations [2]. Le 11 août, l'archevêque de Paris publie un mandement qui menace d'excommunication quiconque jouera, lira ou entendra la pièce [2] [3]. Deux comédiens partent porter un placet au roi, au camp de Lille, mais l'interdiction est maintenue [3].
Comment Tartuffe est-il autorisé en 1669 ?
Tartuffe est autorisé le 5 février 1669, quand le roi permet la création de la version définitive au Palais-Royal. Cette version, Le Tartuffe ou l'Imposteur, remporte un succès immédiat : 44 représentations consécutives, et 72 jusqu'à la fin de l'année [3] [6]. La troupe accorde à Molière une double part des recettes de la pièce, sa vie durant [3]. C'est la version publiée la même année, avec une préface de l'auteur, et celle qu'on joue aujourd'hui.
Le jour même, Molière adresse au roi un troisième placet. Il y demande un canonicat pour le fils de son médecin et évoque, sur le ton de la plaisanterie, la « grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés » [4]. Le texte montre que l'autorisation est perçue comme une faveur royale.
Le rôle exact des adversaires de Molière reste discuté. La Compagnie du Saint-Sacrement, société catholique secrète hostile au théâtre, est souvent désignée comme l'instigatrice de la cabale. Les historiens estiment aujourd'hui que son rôle a été largement surestimé [6].
Tartuffe est-il une attaque contre la religion ?
Molière affirme que non : il dit viser les faux dévots, pas la dévotion sincère, mais une partie du clergé a jugé la frontière trop mince. Dans sa préface de 1669, il soutient que la comédie a pour emploi de « corriger les vices des hommes », et que le ridicule y réussit mieux que les leçons graves [8]. Il précise avoir peint l'hypocrite comme un méchant reconnaissable, distinct de l'homme véritablement pieux [8].
La préface s'achève sur une anecdote. Après une représentation de Scaramouche ermite, farce italienne bien plus irrévérencieuse, un prince aurait expliqué au roi que les adversaires de Molière acceptaient qu'on se moque du ciel, mais non qu'on les joue eux-mêmes [8]. L'argument retourne l'accusation : ce n'est pas la religion qui se sentirait visée, mais ceux qui s'en servent.
Les prédicateurs ne désarment pas. Vers 1669, le jésuite Louis Bourdaloue consacre un sermon à l'hypocrisie qui attaque la pièce sans la nommer, en soutenant qu'un comédien n'a pas à toucher à l'hypocrisie religieuse [3] [6]. Bossuet condamne à son tour les comédies de Molière comme impies et va jusqu'à présenter la mort de l'auteur, frappé lors d'une représentation du Malade imaginaire, comme un châtiment divin [3].
La pièce trouve aussi des défenseurs. Dès 1667, une Lettre sur la comédie de l'Imposteur, publiée anonymement, explique que l'hypocrisie y est montrée comme ridicule, donc comique, et non proposée en modèle [2] [6]. Fénelon prend le parti de Molière contre le sermon de Bourdaloue [3]. Les camps religieux se renvoient même le portrait : selon l'édition Louandre, les molinistes y voyaient une charge contre les jansénistes, et les jansénistes un portrait de moliniste [3].
Pourquoi « tartuffe » est-il devenu un nom commun ?
Le nom propre est devenu un nom commun parce que le succès de la pièce a fait du personnage le type même du faux dévot. Le Larousse définit le tartuffe, ou tartufe, comme un faux dévot et, plus largement, comme une personne fourbe et hypocrite [5]. Les deux orthographes sont admises, ainsi que leur dérivé, tartuferie ou tartufferie [5].
Le mot entre très vite dans les dictionnaires : celui de Furetière, publié en 1690, l'enregistre déjà [6]. Le nom du personnage, en revanche, s'écrit toujours avec deux f [5].
Dans l'usage actuel, on traite de « tartuffe » quelqu'un qui affiche une morale stricte, notamment en matière de mœurs, sans l'appliquer à lui-même. La réplique sur le sein à couvrir est devenue l'une des citations les plus reprises sur la morale, et la pièce a donné au français un mot pour désigner l'écart entre la vertu proclamée et la conduite réelle.
Comment la pièce est-elle jouée aujourd'hui ?
Tartuffe est aujourd'hui la pièce la plus jouée du répertoire de la Comédie-Française, presque toujours dans la version de 1669 [2]. En 2022, le quotidien belge La Libre recensait 3 193 représentations de la pièce dans cette maison, un record pour un classique [11]. Sa longue interdiction en fait aussi un cas d'école de l'histoire de la censure des œuvres jugées immorales.
La version de 1664 a fait l'objet d'une reconstitution. Georges Forestier, professeur à Sorbonne Université, et Isabelle Grellet ont proposé en 2011, sur le site Molière21, un Tartuffe ou l'Hypocrite en trois actes, publié en 2021 aux éditions Portaparole [6] [11]. Il correspondrait pour l'essentiel aux actes I, III et IV du texte final, sans le couple d'amoureux formé par Mariane et Valère [6].
Présentant ce travail au Collège de France le 15 février 2022, Forestier explique que les témoignages anciens décrivent une pièce en trois actes [9]. Selon lui, Molière a ensuite ajouté des personnages et une intrigue amoureuse pour reconstruire la comédie autour d'un « masque moral » exigé par le climat politique [9]. La première version donnerait ainsi un sens plus cru aux situations.
Cette reconstitution a été créée à la Comédie-Française le 15 janvier 2022, pour les 400 ans de la naissance de Molière, dans une mise en scène d'Ivo van Hove [10]. L'action y est transposée dans le présent : Tartuffe, joué par Christophe Montenez, est un sans-abri recueilli par Orgon, interprété par Denis Podalydès, face à l'Elmire de Marina Hands [10]. Le spectacle a été retransmis au cinéma et a tourné dans plusieurs festivals [10].
Les adaptations sont nombreuses. F. W. Murnau en a tiré un film muet en 1926, et Gérard Depardieu a réalisé et interprété un Tartuffe en 1984 [6]. Ariane Mnouchkine a situé la pièce en 1995 dans un Orient gagné par l'intégrisme, et Denis Marleau l'a transposée en 2016 dans le Québec de la Révolution tranquille [6].
Questions fréquentes
Qui a fait interdire Tartuffe ?
En 1664, c'est Louis XIV qui interdit les représentations publiques, probablement sous l'influence de l'archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe [2]. En 1667, l'interdiction vient du premier président du Parlement, Guillaume de Lamoignon, puis d'un mandement de l'archevêque menaçant d'excommunication [2] [3].
Combien de temps Tartuffe a-t-il été interdit ?
Près de cinq ans : de la première représentation à Versailles, le 12 mai 1664, à l'autorisation du 5 février 1669 [2]. Entre-temps, la pièce n'a été jouée qu'en privé et lors de l'unique représentation publique de L'Imposteur, le 5 août 1667.
Que signifie « Couvrez ce sein que je ne saurais voir » ?
C'est la réplique de Tartuffe à la servante Dorine, à l'acte III, scène 2 [7]. Le faux dévot feint d'être scandalisé par un décolleté, juste avant de faire la cour à l'épouse de son hôte. La formule sert aujourd'hui à moquer une pudeur affichée qui cache un intérêt réel.
Faut-il écrire tartufe ou tartuffe ?
Le Larousse admet les deux graphies pour le nom commun, au sens de faux dévot ou d'hypocrite [5]. Le titre et le personnage de Molière s'écrivent avec deux f : Tartuffe.
Comment se termine Tartuffe ?
Tartuffe est arrêté à la dernière scène par un officier du roi, alors qu'il venait faire arrêter Orgon [2]. Le souverain a découvert ses crimes passés, pardonne à Orgon et annule la donation de ses biens [2]. Mariane peut alors épouser Valère, et l'ordre de la famille est rétabli [6].
Tartuffe est-il une pièce contre la religion ?
Non, selon Molière, qui affirme dans sa préface de 1669 viser les hypocrites et non les vrais dévots [8]. Ses adversaires, dont Bourdaloue et Bossuet, y ont pourtant vu une atteinte à la piété [3]. Le débat a duré tout le XVIIe siècle et reste un classique de l'histoire de la censure.
Tartuffe est-il la pièce la plus jouée de la Comédie-Française ?
Oui. Tartuffe est la pièce la plus jouée du répertoire de la Comédie-Française [2]. En 2022, La Libre en comptait 3 193 représentations dans cette institution [11].
Existe-t-il un texte de la version de 1664 ?
Non, le texte original de 1664 est perdu [2]. Georges Forestier et Isabelle Grellet en ont proposé une reconstitution en trois actes, publiée en 2021 [6]. La Comédie-Française l'a jouée à partir du 15 janvier 2022 [10].
Sources
- britannica.com — https://www.britannica.com/topic/Tartuffe
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Tartuffe
- fr.wikisource.org — https://fr.wikisource.org/wiki/Tartuffe_ou_l%E2%80%99Imposteur/%C3%89dition_Louandre,_1910/Notice
- fr.wikisource.org — https://fr.wikisource.org/wiki/Tartuffe_ou_l%E2%80%99Imposteur/%C3%89dition_Louandre,_1910/Troisi%C3%A8me_Placet
- larousse.fr — https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/tartuffe
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Tartuffe_ou_l%27Imposteur
- lalanguefrancaise.com — https://www.lalanguefrancaise.com/citations/tartuffe
- theatre-classique.fr — https://www.theatre-classique.fr/pages/pdf/MOLIERE_TARTUFFE.pdf
- college-de-france.fr — https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/seminaire/la-recherche-des-oeuvres-perdues/la-recherche-du-tartuffe-perdu
- critical-stages.org — https://www.critical-stages.org/26/?p=320
- lalibre.be — https://www.lalibre.be/culture/scenes/2022/01/13/laffaire-tartuffe-la-grande-bataille-de-moliere-Q5UP6KKUSNB2JMC3HM2VP2XXKA/
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