Dom Juan de Molière : le séducteur foudroyé et le scandale de 1665

Pourquoi le Dom Juan de Molière a-t-il fait scandale en 1665 ?
Dom Juan ou le Festin de pierre est une comédie en prose de Molière, créée au Palais-Royal le 15 février 1665. Son héros, un grand seigneur qui épouse puis abandonne les femmes et se moque du Ciel, finit foudroyé. Jugée impie, la pièce quitte l'affiche après quinze représentations et ne revient en prose à la Comédie-Française qu'en 1847.
Sommaire
- Que raconte Dom Juan de Molière ?
- D'où vient le mythe de Don Juan ?
- Pourquoi la pièce a-t-elle fait scandale en 1665 ?
- Comment le texte a-t-il été censuré et remplacé ?
- Dom Juan est-il un libertin puni ou un esprit libre ?
- Comment Mozart a-t-il prolongé le mythe ?
- Que veut dire « don Juan » aujourd'hui ?
- Questions fréquentes
- Sources
Que raconte Dom Juan de Molière ?
Dom Juan raconte les derniers jours d'un séducteur qui multiplie les promesses de mariage, défie la religion et finit puni par une statue vengeresse. La scène d'exposition oppose deux valets : Sganarelle, au service de Dom Juan, et Gusman, écuyer de Done Elvire, que son maître vient d'abandonner [6]. Sganarelle y dresse le portrait de son maître, un « épouseur à toutes mains » et un « grand seigneur méchant homme » qui ne croit « ni Ciel, ni saint, ni Dieu » [6].
L'intrigue enchaîne les rencontres plus qu'elle ne suit une ligne droite. Au premier acte, Dom Juan a fui Elvire, sa dernière épouse, et poursuit déjà une nouvelle proie [7]. Au deuxième, il courtise la fiancée du paysan qui l'a sauvé d'un naufrage et se retrouve pris entre les plaintes de deux paysannes, Charlotte et Mathurine [2][7].
Le troisième acte contient la scène la plus discutée. Dans une forêt, Dom Juan pousse un pauvre ermite au blasphème [3]. Il entre ensuite avec Sganarelle dans le tombeau d'un commandeur qu'il a tué et invite sa statue à souper [3][7].
Les deux derniers actes resserrent l'étau. Au cinquième acte, Dom Juan convainc son père de sa conversion, puis annonce qu'il jouera désormais les dévots pour se protéger de ses ennemis [7], en faisant l'éloge de l'hypocrisie [3]. La statue revient : sa main l'entraîne dans les flammes, et la terre s'ouvre pour l'engloutir [7][11].
Repères chronologiques
- 1630Tirso de Molina publie El burlador de Sevilla, première pièce sur Don Juan.
- 15 février 1665Création du Festin de pierre de Molière au théâtre du Palais-Royal.
- 1665Retrait après quinze représentations ; Rochemont publie ses Observations contre la pièce.
- 1677Thomas Corneille donne une version en vers, expurgée, à la demande d'Armande Béjart.
- 29 octobre 1787Création du Don Giovanni de Mozart, sur un livret de Lorenzo Da Ponte.
- 17 novembre 1841Le texte en prose de Molière est rejoué à l'Odéon.
- 15 janvier 1847Retour du texte de Molière à la Comédie-Française, qui abandonne la version en vers.
Trois Don Juan comparés
| Œuvre | Date et lieu | Forme | Dénouement |
|---|---|---|---|
| El burlador de Sevilla, Tirso de Molina | Vers 1630, Espagne | Comédie | Le séducteur est entraîné dans la mort par la statue du commandeur |
| Dom Juan ou le Festin de pierre, Molière | 15 février 1665, Paris, Palais-Royal | Comédie en prose | Dom Juan est englouti dans les flammes ; Sganarelle réclame ses gages |
| Il dissoluto punito ossia il Don Giovanni, Mozart et Da Ponte | 29 octobre 1787 | Opéra | Le débauché puni descend aux enfers |
D'où vient le mythe de Don Juan ?
Le mythe vient d'Espagne : il apparaît dans El burlador de Sevilla, pièce du moine espagnol Tirso de Molina publiée vers 1630 [1] [2]. Le titre, souvent traduit par L'Abuseur de Séville, désigne un trompeur qui séduit les femmes par la ruse [1]. Un dossier pédagogique de l'académie d'Orléans-Tours parle d'une réécriture qui s'en inspire indirectement [11].
Molière ne crée donc pas le personnage, mais il le transforme. Le commentaire de La langue française rappelle que l'intrigue s'inspire directement de la pièce de Tirso [6]. Chez Molière, le séducteur devient aussi un esprit fort, qui raisonne contre la religion et la morale.
La structure du mythe reste stable d'une version à l'autre. Un séducteur sans scrupules, souvent noble, trompe des femmes de toutes conditions ; il tue un vieil homme, le commandeur ; il invite par défi sa statue à dîner ; la statue revient et l'entraîne dans la mort [2][3]. L'invitation du mort et le châtiment surnaturel donnent au récit sa portée morale : la débauche finit punie.
Pourquoi la pièce a-t-elle fait scandale en 1665 ?
La pièce a fait scandale parce qu'elle met en scène, dans une comédie, un athée qui raille la religion. Elle est créée le 15 février 1665 au théâtre du Palais-Royal, en face du Louvre, sous le titre Le Festin de pierre [1]. Le contexte est tendu : Molière vient de voir son Tartuffe interdit en 1664, et le début des années 1660 est marqué par un durcissement de l'Église [7].
Le public suit, mais la pièce ne dure pas. Elle quitte l'affiche après quinze représentations, alors qu'elle rencontre le succès [1]. La Comédie-Française parle d'« une quinzaine de représentations triomphales » [3]. Molière ne la rejouera jamais [1] [3].
Les causes de cet arrêt restent discutées. Selon une fiche pédagogique des éditions Bordas, la pièce est censurée dès le deuxième jour, avant de disparaître de l'affiche [7]. Le critique René Doumic soutenait au contraire, au début du XXe siècle, que la pièce n'avait pas été interdite et que Molière l'avait retirée de lui-même après les réclamations du parti dévot [4]. Il précisait que l'auteur avait été averti, « plus ou moins officieusement », du danger [4]. La fiche Bordas rappelle de son côté que la pièce avait été écrite vite, en réponse à l'interdiction du Tartuffe [7].
L'attaque la plus connue paraît la même année. Un certain sieur de Rochemont publie à Paris, chez l'imprimeur Pepingué, des Observations contre la pièce [5]. Ses adversaires y dénoncent « l'horrible impiété » d'avoir mêlé des bouffonneries aux vérités les plus sacrées, selon le résumé de Doumic [4]. Deux réponses paraissent aussitôt : une Lettre sur les Observations, parfois attribuée en partie à Molière lui-même, et une Réponse aux Observations [5].
Comment le texte a-t-il été censuré et remplacé ?
Le texte de Molière a été remplacé sur scène, pendant plus d'un siècle et demi, par une version en vers expurgée [7]. Après la mort de Molière, sa veuve Armande Béjart demande à Thomas Corneille une adaptation en vers [3]. Cette version « expurgée » et en vers, créée en 1677, remplace le texte de Molière sur scène, et la Comédie-Française la joue jusqu'en 1847 [3]. Le critique René Doumic y voyait, en 1917, une « élégante et pâle copie » [4].
Le titre lui-même change. La pièce s'appelait Le Festin de pierre en 1665 ; le titre Dom Juan ou le Festin de pierre n'est adopté qu'après la mort de l'auteur [3]. Pendant plus d'un siècle et demi, le public voit donc un Dom Juan versifié qui n'est pas celui de Molière [7].
Le texte original revient au XIXe siècle. Il est rejoué à l'Odéon le 17 novembre 1841, puis au Théâtre-Français, l'autre nom de la Comédie-Française, le 15 janvier 1847 [4]. Selon Doumic, la scène du pauvre est alors saluée par le public, et le critique Charles Magnin y voit une scène proche de l'esprit romantique [4].
Dom Juan est-il un libertin puni ou un esprit libre ?
Dom Juan est les deux à la fois, ce qui explique les lectures opposées de la pièce depuis 1665. Au XVIIe siècle, le mot libertin désigne d'abord celui qui s'affranchit de la religion, puis celui qui s'affranchit de la morale sexuelle. Le héros de Molière cumule les deux sens : il séduit sans distinction « dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne », selon la tirade de Sganarelle, et ferme l'oreille aux remontrances chrétiennes [6].
La lecture morale insiste sur le dénouement. Le séducteur refuse toutes les occasions de repentir et finit englouti, ce qui fait de la pièce un avertissement contre la débauche et l'impiété [3][11]. Les adversaires de 1665 jugent pourtant cette punition insuffisante, car le spectateur a entendu pendant cinq actes les raisonnements du libertin [4].
La lecture opposée voit dans Dom Juan un esprit critique. Il raisonne, doute, se moque des superstitions de Sganarelle, et sa tirade sur l'hypocrisie, au cinquième acte, prolonge la querelle du Tartuffe : il annonce qu'il jouera désormais les dévots pour se protéger [3][7]. Molière fait ainsi dire au personnage le plus condamnable une critique des faux dévots qu'il partageait. Le grand seigneur libertin reviendra au siècle suivant sous les traits du Valmont des Liaisons dangereuses.
Le rôle de Sganarelle brouille encore la frontière. C'est le valet qui défend la religion, mais avec des arguments maladroits qui font rire. Doumic estimait que, joué sur un ton grave, ce rôle aurait fait de Sganarelle un prédicateur insupportable [4]. Il le décrivait comme un valet « raisonneur, sermonneur, ergoteur », partagé entre sa conscience et sa condition de domestique [4]. La pièce se termine d'ailleurs sur une note comique : dans la dernière réplique, le valet se préoccupe de ses « gages » [11].
Comment Mozart a-t-il prolongé le mythe ?
Mozart a prolongé le mythe avec Don Giovanni, opéra créé le 29 octobre 1787 [10]. Son titre complet, Il dissoluto punito ossia il Don Giovanni, signifie « Le Débauché puni, ou Don Juan » [10]. Le livret est de Lorenzo Da Ponte [8][10].
L'opéra garde la morale du châtiment, annoncée dès le titre : le récit s'achève sur la descente du séducteur aux enfers [10].
D'autres auteurs ont repris la figure. Baudelaire publie Don Juan aux enfers dans Les Fleurs du mal en 1857, et Marcel Bluwal en tire en 1965 un téléfilm avec Michel Piccoli [1]. Pour le site Hérodote, le personnage devient logiquement l'un des favoris des romantiques [1], qui voient en lui un révolté plus qu'un débauché. L'opéra du XIXe siècle multipliera ensuite les héroïnes punies, comme le montrent Manon, Violetta et Carmen.
Que veut dire « don Juan » aujourd'hui ?
Aujourd'hui, un don Juan est un grand séducteur, un homme qui multiplie les conquêtes sans s'attacher. Le nom propre est passé dans la langue comme le Tartuffe, et il a donné un dérivé. La neuvième édition du Dictionnaire de l'Académie française définit le donjuanisme comme une attitude marquée par la recherche constante d'aventures amoureuses, sans capacité à aimer durablement [9]. Le mot date du XIXe siècle [9].
L'Académie admet deux graphies, don juanisme et donjuanisme, ainsi que les adjectifs don juanesque et donjuanesque [9]. Le sens courant a perdu la dimension religieuse du personnage : on parle de don Juan pour un séducteur, rarement pour un athée.
Ce glissement résume l'histoire du mythe. Chez Tirso, Don Juan est surtout un pécheur qui croit avoir le temps de se repentir ; chez Molière, un esprit fort qui défie le Ciel ; chez Mozart, un débauché puni. La langue n'a gardé que la séduction, comme la littérature a souvent fait de la luxure un péché capital à représenter plutôt qu'à juger.
Questions fréquentes
Quand Dom Juan de Molière a-t-il été créé ?
Le 15 février 1665, au théâtre du Palais-Royal à Paris [1]. La pièce s'appelait alors Le Festin de pierre ; le titre Dom Juan ou le Festin de pierre n'a été adopté qu'après la mort de Molière [3].
Combien de fois Dom Juan a-t-il été joué du vivant de Molière ?
Quinze fois. La pièce quitte l'affiche après quinze représentations en 1665, malgré son succès, et Molière ne la reprend jamais [1] [3].
Dom Juan a-t-il été interdit ?
Pas de façon certaine : les sources divergent. La fiche des éditions Bordas évoque une censure dès le deuxième jour [7]. René Doumic soutenait que la pièce n'avait pas été interdite et que Molière l'avait retirée face aux protestations du parti dévot [4].
Qui a inventé le personnage de Don Juan ?
Le personnage apparaît pour la première fois dans El burlador de Sevilla, pièce espagnole attribuée à Tirso de Molina et publiée vers 1630 [1][2]. Molière l'adapte en 1665, Mozart en 1787 [1] [8].
Comment meurt Dom Juan ?
Dom Juan meurt foudroyé au dernier acte. Après avoir refusé de se repentir, il est entraîné dans les flammes par la main de la statue du commandeur, et la terre s'ouvre pour l'engloutir [7][11].
Que dit Sganarelle à la fin de Dom Juan ?
Sganarelle, resté seul, se lamente sur ses gages perdus [11]. Cette plainte d'argent, qui suit immédiatement le châtiment surnaturel de son maître, termine la pièce sur une note comique.
Quelle est la différence entre Dom Juan et Don Giovanni ?
Dom Juan est une comédie en prose de Molière (1665) ; Don Giovanni est un opéra de Mozart sur un livret de Da Ponte, créé en 1787 [10]. Les deux reprennent le mythe espagnol, mais l'opéra insiste sur la séduction et le châtiment, et moins sur l'athéisme du héros.
Qu'est-ce que le donjuanisme ?
C'est la recherche constante d'aventures amoureuses, sans capacité à aimer durablement, selon le Dictionnaire de l'Académie française [9]. Le mot, dérivé de don Juan, apparaît au XIXe siècle [9].
Sources
- herodote.net — https://www.herodote.net/15_fevrier_1665-evenement-16650215.php
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Dom_Juan
- comedie-francaise.fr — https://www.comedie-francaise.fr/2012-2013/dom-juan-ou-le-festin-de-pierre
- fr.wikisource.org — https://fr.wikisource.org/wiki/Revue_dramatique_-_Le_Don_Juan_de_Moli%C3%A8re_%C3%A0_la_Com%C3%A9die-Fran%C3%A7aise
- themorgan.org — https://www.themorgan.org/printed-books/73419
- lalanguefrancaise.com — https://www.lalanguefrancaise.com/litterature/moliere-dom-juan-acte-1-scene-1-commentaire
- moliere.editions-bordas.fr — https://moliere.editions-bordas.fr/9782047353714/download/Fiche-oeuvre-Dom-Juan-PDF.pdf
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Don_Giovanni
- dictionnaire-academie.fr — https://dictionnaire-academie.fr/article/A9D3035
- britannica.com — https://www.britannica.com/topic/Don-Giovanni-opera-by-Mozart
- pedagogie.ac-orleans-tours.fr — https://pedagogie.ac-orleans-tours.fr/fileadmin/user_upload/lettres/EAF_Doublants/Reecriture/Dom_Juan_Analyse.pdf
Article vérifié le 23 octobre 2026. Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux. Une erreur ? Signalez-la.


