Culture

Manon, Violetta, Carmen : la femme « perdue » à l'opéra

Par la rédaction de fornication.frVérifié le Lecture : 9 min14 sources
Illustration : un médaillon avec des notes de musique, devant la tour Eiffel, entouré de passants d'aujourd'hui
L'essentiel

Quelle est l'histoire de La Traviata et pourquoi Violetta, Manon et Carmen sont-elles des « femmes perdues » ?

La Traviata, opéra de Verdi créé à Venise le 6 mars 1853, raconte la courtisane Violetta, qui renonce à son amour sous la pression d'un père et meurt de tuberculose. Le titre signifie « la dévoyée ». Avec Manon (Massenet, 1884) et Carmen (Bizet, 1875), elle incarne la femme « perdue » que l'opéra du XIXe siècle fait mourir.

Sommaire
  1. Quelle est l'histoire de La Traviata ?
  2. Qui a inspiré Violetta ?
  3. Pourquoi La Traviata a-t-elle été censurée et sifflée en 1853 ?
  4. Comment Manon Lescaut est-elle devenue une héroïne d'opéra ?
  5. Pourquoi Carmen a-t-elle choqué le public de 1875 ?
  6. Rédemption ou punition : que dit l'opéra de la femme « perdue » ?
  7. Questions fréquentes
  8. Sources

Quelle est l'histoire de La Traviata ?

La Traviata raconte l'amour impossible entre une courtisane parisienne, Violetta Valéry, et un jeune homme de bonne famille, Alfredo Germont. Au premier acte, lors d'une fête, Alfredo déclare son amour à Violetta [1][2]. Le livret est de Francesco Maria Piave, qui avait déjà écrit six livrets pour Verdi, dont celui de Rigoletto ; le compositeur lui envoyait même des esquisses mélodiques pour guider la versification [2].

Le deuxième acte fait entrer la morale familiale. Le père d'Alfredo, Giorgio Germont, exige de Violetta qu'elle quitte son fils pour l'honneur de sa famille [2]. Violetta accepte, en sachant que ce sacrifice lui sera fatal [2]. Alfredo, qui se croit trahi, l'humilie publiquement lors d'une fête en lui jetant ses gains au jeu [2].

Le troisième acte est celui de l'agonie. Violetta, atteinte de phtisie, c'est-à-dire de tuberculose, apprend qu'une lettre de Germont a révélé son sacrifice à Alfredo ; il revient, mais trop tard, et elle meurt [2]. La Philharmonie de Paris lit dans l'œuvre une dénonciation de la « cruauté de la morale bourgeoise », incarnée par Germont père, dont la respectabilité repose sur l'Église et ses préceptes [2].

Le titre résume ce regard social. Traviata, que le français traduit par « la dévoyée », désigne une femme sortie du droit chemin et des normes de son milieu [2].

Repères chronologiques

  1. 1731L'abbé Prévost publie à Amsterdam l'Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, dernier tome de ses Mémoires d'un homme de qualité ; le livre est aussitôt censuré.
  2. 1847Prosper Mérimée publie en volume la nouvelle Carmen.
  3. 1848Alexandre Dumas fils publie le roman La Dame aux camélias.
  4. 2 février 1852Création de la pièce La Dame aux camélias au théâtre du Vaudeville, à Paris.
  5. 6 mars 1853Création de La Traviata à La Fenice de Venise, transposée vers 1700 : c'est un échec.
  6. 1856Auber et Scribe donnent Manon Lescaut à l'Opéra-Comique : un demi-succès, 63 représentations.
  7. 3 mars 1875Création de Carmen à l'Opéra-Comique ; Bizet meurt le 3 juin suivant.
  8. 19 janvier 1884Création de Manon de Massenet à l'Opéra-Comique, jouée 2 133 fois jusqu'en 1959.

Trois femmes « perdues » à l'opéra

HéroïneSource littéraireOpéra et créationDénouement
ManonAbbé Prévost, Manon Lescaut (1731)Massenet, Manon, Opéra-Comique, 19 janvier 1884 ; Puccini, Manon Lescaut, Turin, 1er février 1893Meurt dans les bras de des Grieux, en Louisiane (près de La Nouvelle-Orléans chez Puccini)
ViolettaAlexandre Dumas fils, La Dame aux camélias (roman 1848, pièce 1852)Verdi, La Traviata, Venise, La Fenice, 6 mars 1853Meurt de phtisie (tuberculose) après le retour d'Alfredo
CarmenProsper Mérimée, Carmen (1847)Bizet, Carmen, Opéra-Comique, 3 mars 1875Tuée d'un coup de couteau par Don José

Qui a inspiré Violetta ?

Violetta vient de Marguerite Gautier, l'héroïne de La Dame aux camélias d'Alexandre Dumas fils, elle-même inspirée d'une femme réelle, Marie Duplessis. Née Alphonsine en 1824, cette courtisane parisienne meurt seule en 1847, à 23 ans, de la phtisie [2]. Dumas fils, qui l'avait aimée, publie le roman l'année suivante, en 1848 [2][3][4].

L'opéra garde de ce modèle la maladie, le sacrifice et la mort dans la solitude, trois traits que la Philharmonie de Paris rapproche du destin de Marie Duplessis [2]. La figure de la courtisane qui se sacrifie par amour devient ainsi un type littéraire, puis lyrique.

Dumas fils adapte ensuite son roman au théâtre. La pièce est créée le 2 février 1852 au théâtre du Vaudeville, à Paris, avec Charlotte Doche dans le rôle de Marguerite [5]. Verdi s'empare aussitôt du sujet : un peu plus d'un an plus tard, le 6 mars 1853, son opéra est créé à Venise [2].

Pourquoi La Traviata a-t-elle été censurée et sifflée en 1853 ?

La Traviata a été censurée parce qu'elle mettait en scène une courtisane contemporaine, et sifflée en partie pour des raisons de distribution. Verdi voulait des personnages habillés à la mode des années 1850, comme dans la pièce de Dumas fils [2]. L'action doit pourtant être transposée « vers 1700 », en costumes du temps de Louis XIV, à la demande des autorités vénitiennes [1][2] ; selon la Philharmonie de Paris, « La Traviata doit se soumettre pour exister » [2]. Il faut attendre 1906, à Milan, pour une mise en scène modernisée [2]. Verdi connaissait ces contraintes : la censure avait déjà défiguré son Stiffelio [2].

La première, le 6 mars 1853 à La Fenice de Venise, est un échec retentissant, au point que le public rit par moments [2]. Selon la Philharmonie de Paris, le réalisme des situations aurait désarçonné les spectateurs, et les interprètes eux-mêmes auraient été déstabilisés [2].

Verdi révise sa partition et tente une reprise dans un autre théâtre vénitien. Le 6 mai 1854, au Teatro San Benedetto, la nouvelle version est un triomphe, et c'est elle qui est jouée aujourd'hui [2]. Verdi fait alors retirer les copies de la partition originale au profit de la version révisée [2].

La morale publique pèse au même moment sur la littérature : en 1857, la justice française poursuit un autre récit d'amours hors mariage lors du procès de Madame Bovary.

Comment Manon Lescaut est-elle devenue une héroïne d'opéra ?

Manon Lescaut est d'abord l'héroïne d'un roman de l'abbé Prévost, publié en 1731 à Amsterdam comme dernier tome des Mémoires et aventures d'un homme de qualité, pendant l'exil de l'auteur en Hollande [8][14]. Le livre raconte la passion d'un jeune noble, le chevalier des Grieux, pour Manon, une femme entretenue au comportement moralement ambigu [14]. Déportée en Louisiane, elle meurt dans les bras de des Grieux [6][8].

Le roman est aussitôt censuré, selon l'Opéra-Comique [8]. Cette réputation sulfureuse n'empêche pas son succès durable, et le livre sera porté à l'opéra par Massenet puis par Puccini [14].

L'opéra s'en empare au XIXe siècle. Auber compose un Manon Lescaut sur un livret d'Eugène Scribe, créé à l'Opéra-Comique en 1856 : un demi-succès, joué 63 fois [7][8]. La version de Jules Massenet, Manon, sur un livret d'Henri Meilhac et Philippe Gille, est créée à l'Opéra-Comique le 19 janvier 1884 [8]. Elle quitte le répertoire de cette salle en 1959, après 2 133 représentations ; avec les reprises ultérieures, l'Opéra-Comique en compte 2 157, ce qui en fait sa deuxième œuvre la plus jouée, après Carmen [8]. Le même dossier qualifie de « déflagration » la création de Carmen, neuf ans plus tôt [8].

Giacomo Puccini propose sa propre version, Manon Lescaut, créée au Teatro Regio de Turin le 1er février 1893 ; c'est son premier grand triomphe [9][12]. Il assumait la rivalité avec Massenet : selon le Teatro Regio, il disait que le Français traiterait le sujet avec la poudre et les menuets, et lui à l'italienne, avec une passion désespérée [12]. Son dernier acte se déroule en Amérique, dans une lande désolée près de La Nouvelle-Orléans, où Manon meurt dans les bras de des Grieux [12].

Pourquoi Carmen a-t-elle choqué le public de 1875 ?

Carmen a choqué parce qu'elle montrait, dans un théâtre fréquenté par les familles, une femme libre de ses amours et un meurtre sur scène. L'opéra de Georges Bizet, sur un livret d'Henri Meilhac et Ludovic Halévy, adapte la nouvelle de Prosper Mérimée, publiée en volume en 1847 [10]. Bizet s'est entouré des librettistes de La Belle Hélène d'Offenbach [10]. L'opéra est créé le 3 mars 1875 à l'Opéra-Comique, à Paris [10].

Les réticences commencent avant la première. Selon le dossier de l'Opéra-Comique, les musiciens reprochent à Bizet la complexité des airs, et la direction n'apprécie pas le caractère sulfureux de l'œuvre, que le compositeur ne modifie pas pour autant [10]. L'Opéra-Comique est alors le rendez-vous des familles bourgeoises, et l'on y organise même des entrevues de mariage pendant les entractes [8].

L'accueil confirme ces craintes. Le dossier pédagogique de l'Opéra-Comique parle d'un « désastre » et d'un public bourgeois scandalisé de voir une bohémienne sans religion ni morale [10]. Le journal Le Siècle écrit alors : « C'est une Carmen absolument enragée » [10].

Bizet ne voit pas le succès de son œuvre : il meurt le 3 juin 1875, à 36 ans, quelques semaines après la création [10][13]. Son ami Ernest Guiraud remplace les dialogues parlés par des récitatifs, et l'œuvre s'impose à l'étranger : en 1878, Minnie Hauk reprend le rôle-titre à Bruxelles [10]. Tchaïkovski se disait alors persuadé qu'elle deviendrait, en dix ans, l'opéra le plus populaire du monde [10]. Carmen est aujourd'hui, selon l'Opéra-Comique, l'opéra le plus connu et le plus joué au monde [10].

Rédemption ou punition : que dit l'opéra de la femme « perdue » ?

L'opéra du XIXe siècle fait presque toujours mourir la femme qui vit hors du mariage, mais il la présente tantôt comme une victime rachetée, tantôt comme une coupable punie. Violetta se rachète par le sacrifice : elle renonce à son amour pour préserver l'honneur d'une famille bourgeoise [2]. Sa mort, entourée de pardon, en fait une figure de rédemption.

Manon occupe une position intermédiaire. Prévost en fait une femme entretenue au comportement ambigu, pour laquelle des Grieux sacrifie tout [14]. Chez Massenet, elle demande pardon à des Grieux avant de mourir dans ses bras, sous les yeux d'un public de familles bourgeoises [8].

Carmen occupe une place à part. Elle ne se repent pas et ne se sacrifie pas : elle refuse de revenir vers Don José, qui la tue d'un coup de couteau [10][11]. Sa mort n'est pas une rédemption mais le prix d'une liberté que la société, et l'homme qui la poursuit, ne tolèrent pas. Le roman du XVIIIe siècle punissait déjà ses libertines : la marquise de Merteuil des Liaisons dangereuses finit défigurée et exilée.

Ces destins reflètent la morale d'un siècle où les conséquences des relations hors mariage pèsent surtout sur les femmes, comme le montre notre article sur le Code civil et la morale bourgeoise du XIXe siècle. Sur scène, la frontière passe entre l'épouse légitime, protégée par la famille, et la femme entretenue, tolérée tant qu'elle reste à l'écart. Comme le Dom Juan foudroyé de Molière, ces héroïnes paient leur liberté de leur vie ; mais là où le séducteur est puni pour son impiété, elles meurent surtout d'avoir quitté leur place sociale.

Questions fréquentes

Que veut dire Traviata en français ?

Traviata signifie « la dévoyée », c'est-à-dire la femme sortie du droit chemin [2]. Le mot désigne Violetta, courtisane qui vit en marge des normes sociales de son époque.

La Traviata est-elle une histoire vraie ?

En partie. L'opéra adapte La Dame aux camélias d'Alexandre Dumas fils, inspirée de Marie Duplessis, une courtisane parisienne que l'auteur avait aimée et qui est morte en 1847 à 23 ans [2][3].

Pourquoi la création de La Traviata a-t-elle été un échec ?

Selon la Philharmonie de Paris, le réalisme des situations a désarçonné les spectateurs de la première, le 6 mars 1853 à Venise, qui ont ri par moments [2]. La version révisée, créée le 6 mai 1854, a triomphé [2].

De quoi meurt Violetta dans La Traviata ?

Violetta meurt de la phtisie, c'est-à-dire de la tuberculose, au troisième acte, après le retour d'Alfredo [2]. C'est aussi la maladie qui a emporté son modèle, Marie Duplessis, en 1847 [2].

Carmen a-t-elle été un échec à sa création ?

Oui, en partie. La création du 3 mars 1875 est décrite comme un « désastre » par l'Opéra-Comique, et une partie du public est scandalisée [10]. L'œuvre triomphe ensuite, d'abord à l'étranger, et c'est aujourd'hui l'opéra le plus joué au monde, selon l'Opéra-Comique [10].

Quelle est la différence entre Manon de Massenet et Manon Lescaut de Puccini ?

Les deux opéras adaptent le roman de Prévost. Manon de Massenet est créée à Paris en 1884 [8] ; Manon Lescaut de Puccini à Turin en 1893, avec un dernier acte en Amérique, près de La Nouvelle-Orléans [12]. Puccini disait vouloir traiter le sujet avec une passion italienne plutôt qu'avec l'élégance française [12].

Le roman Manon Lescaut a-t-il été censuré ?

Oui. Publié à Amsterdam en 1731, pendant l'exil de Prévost en Hollande, il est aussitôt censuré, selon l'Opéra-Comique [8]. Cela n'a pas empêché son succès durable, jusqu'aux opéras de Massenet et de Puccini [14].

Sources

  1. en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/La_traviata
  2. deneb.philharmoniedeparis.fr — https://deneb.philharmoniedeparis.fr/uploads/documents/NPGS-08-12-15h-La-traviata-web.pdf
  3. fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Dame_aux_cam%C3%A9lias
  4. en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/The_Lady_of_the_Camellias
  5. data.bnf.fr — https://data.bnf.fr/39500509/la_dame_aux_camelias_spectacle_1852/de.pdf
  6. en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Manon_Lescaut
  7. fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Manon_Lescaut
  8. opera-comique.com — https://www.opera-comique.com/sites/default/files/2021-07/2019_Manon_Document_pr%C3%A9sentation.pdf
  9. en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Manon_Lescaut_(Puccini)
  10. opera-comique.com — https://www.opera-comique.com/sites/default/files/2023-03/2023_Document_DossierP%C3%A9dagogique_Carmen_OperaComique.pdf
  11. en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Carmen
  12. manon.teatroregio.torino.it — https://manon.teatroregio.torino.it/wp-content/uploads/2024/09/Comunicato-stampa-e-locandine-12-pp.pdf
  13. britannica.com — https://www.britannica.com/biography/Georges-Bizet
  14. britannica.com — https://www.britannica.com/topic/Manon-Lescaut-novel-by-Prevost-dExiles

Article vérifié le 23 octobre 2026. Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux. Une erreur ? Signalez-la.

À lire aussi