« Fornication » sous la plume des écrivains français

Quels écrivains français ont employé le mot « fornication » ?
Le mot « fornication », attesté en français dès le XIIe siècle, appartient d'abord à la langue religieuse. Les dictionnaires le relèvent chez des auteurs médiévaux comme Jean de Meung, chez le prédicateur Massillon et chez Voltaire, qui l'emploie avec ironie, puis chez Pierre Louÿs, Julien Green ou Hervé Bazin, souvent pour souligner un ton moralisateur.
Sommaire
- D'où vient le mot et dans quel registre est-il né ?
- Que disent les grands dictionnaires de son usage ?
- Comment les prédicateurs et les traducteurs de la Bible l'emploient-ils ?
- Comment Voltaire s'en sert-il ?
- Comment Diderot met-il le mot en débat ?
- Pourquoi le mot est-il absent du procès de Madame Bovary ?
- Que devient-il chez les romanciers du XXe siècle ?
- Questions fréquentes
- Sources
D'où vient le mot et dans quel registre est-il né ?
Le mot vient du latin ecclésiastique fornicatio et naît en français dans le registre religieux, au XIIe siècle. Le Dictionnaire de l'Académie française, dans sa 9e édition, situe sa première apparition sous la forme fornicatiun et le définit comme un péché de luxure contraire à la morale chrétienne [1]. Le Wiktionnaire place cette attestation dans le Psautier d'Oxford, une traduction des psaumes du premier quart du XIIe siècle, et dans un Bestiaire daté de 1121 à 1134 [4].
Le latin fornix désignait d'abord une voûte. À Rome, le mot a fini par nommer les petites pièces voûtées où se tenaient les prostituées, d'où le verbe fornicari [4]. Le français n'a pas reçu ce mot par la rue, mais par la Bible et la théologie : il est entré dans la langue avec les traductions des textes sacrés.
Dès l'origine, il porte deux sens. Le premier vise l'union charnelle hors mariage. Le second, figuré, désigne l'infidélité religieuse : le Littré rappelle que le mot traduit, dans la Bible de Lemaistre de Sacy, l'abandon du Dieu d'Israël au profit de dieux étrangers [3].
Repères chronologiques
- XIIe s.Première attestation en français, sous la forme « fornicatiun » (Psautier d'Oxford, Bestiaire de 1121-1134).
- 1694La 1re édition du Dictionnaire de l'Académie le réserve au langage dogmatique et aux discours religieux.
- XVIIIe s.Voltaire l'emploie dans l'Essai sur les mœurs et lui consacre un article du Dictionnaire philosophique (exemples du Littré).
- 1772Diderot, dans le Supplément au voyage de Bougainville (publié en 1796), le place dans la bouche d'un aumônier face à Orou.
- 1857Le réquisitoire contre Madame Bovary parle d'adultère, jamais de fornication.
- 1935La 8e édition de l'Académie le définit brièvement comme terme d'Écriture : œuvre de chair en dehors du mariage.
- 1950Julien Green, dans Moïra, fait juger le mot rude par un personnage.
- 1972Hervé Bazin l'emploie dans Cri de la chouette, à propos d'une génération qui se croit sans tabous.
Que disent les grands dictionnaires de son usage ?
Les grands dictionnaires le classent pendant trois siècles parmi les termes de théologie, avant d'admettre un sens plus neutre. La première édition du Dictionnaire de l'Académie, en 1694, donne une définition précise : le péché de la chair entre deux personnes qui ne sont ni mariées ni liées par un vœu religieux. Elle y ajoute une remarque d'usage révélatrice : le mot, comme « fornicateur », ne s'emploie guère que « dans le Dogmatique » et dans les discours graves touchant à la religion [2].
Autrement dit, c'est un terme de théologien et de prédicateur, pas de conversation. La 4e édition, en 1762, reprend la même définition et la même mise en garde, avec des exemples comme la « simple fornication » ou le péché de fornication [7]. En 1935, la 8e édition ramène la définition à une formule brève, l'œuvre de chair en dehors du mariage, présentée comme un terme d'Écriture [8].
Le Littré, au XIXe siècle, le classe encore parmi les termes dogmatiques. Ses exemples dessinent une généalogie : Beaumanoir, qui parle d'un mari trouvant sa femme en faute, et Jean de Meung en ancien français, le chroniqueur Monstrelet, la Bible de Sacy, le prédicateur Massillon, puis Voltaire [3]. L'édition actuelle de l'Académie conserve le sens religieux en premier, tout en admettant le sens plus large de relations charnelles [1].
Cette évolution se lit dans les définitions elles-mêmes. La mention du vœu religieux et la remarque sur le registre dogmatique, présentes en 1694 et en 1762, ne figurent plus dans l'édition de 1935 [8]. Le mot garde son origine biblique, mais il désigne désormais plus simplement les relations hors mariage, ce qui explique les effets de décalage que les écrivains en tirent.
Comment les prédicateurs et les traducteurs de la Bible l'emploient-ils ?
Chez les prédicateurs et les traducteurs de la Bible, le mot nomme autant l'infidélité envers Dieu que la faute charnelle, et il n'a rien d'ironique. La Bible de Sacy l'emploie pour l'épisode où le peuple d'Israël se lie aux filles de Moab, dans le livre des Nombres, et pour un roi qui y engage les habitants de Jérusalem, dans le second livre des Paralipomènes [3]. Dans ce second cas, il s'agit d'idolâtrie, non de mœurs.
Le prédicateur Massillon reprend cette image dans un sermon de Carême sur l'enfant prodigue, où le Seigneur reproche à son peuple de s'être enivré d'un vin de fornication [3]. Au début du XVIIIe siècle, un commentaire des livres de Josué, des Juges et de Ruth, paru anonymement à Cologne en 1714 et attribué à Mme Guyon, assimile encore l'idolâtrie à la fornication et à la prostitution [4].
Dans ces textes, le mot appartient au registre grave que décrit l'Académie. Son double sens, charnel et religieux, est expliqué en détail dans notre article sur le sens figuré de fornication. C'est précisément ce sérieux que les écrivains des Lumières vont détourner.
Comment Voltaire s'en sert-il ?
Voltaire se sert du mot pour mettre en évidence l'écart entre la doctrine des théologiens et les faits qu'elle prétend juger. Il est l'écrivain classique que le Littré cite le plus volontiers pour ce terme [3]. Dans l'Essai sur les mœurs, il rapporte l'aveu de Philippe, landgrave de Hesse, prince protestant du XVIe siècle, qui reconnaissait être souvent tombé dans ce péché [3].
Dans le Dictionnaire philosophique, il consacre un article au mot lui-même et y relève qu'on a traduit par ce terme les infidélités religieuses du peuple juif [3]. Il souligne ainsi que le même mot sert, selon les passages, à nommer une faute charnelle ou un abandon de Dieu. Le terme garde son sens technique, mais le contexte le rend ironique.
Ce procédé tient en peu de chose : un mot solennel, un fait trivial, et le lecteur mesure l'écart entre la doctrine et la vie. Cette distance deviendra un ressort durable de la littérature française chaque fois qu'elle traitera de morale sexuelle.
Comment Diderot met-il le mot en débat ?
Diderot met le mot en débat en le plaçant dans la bouche d'un aumônier confronté à une autre morale. Le Supplément au voyage de Bougainville, écrit en 1772 et publié en 1796, imagine la conversation entre un aumônier européen et Orou, le Tahitien qui l'accueille [9]. Au chapitre III, l'aumônier demande si les liens de parenté ou de mariage font obstacle aux relations, et Orou répond que non.
L'aumônier se récrie alors : « Passe pour la fornication ; mais l'inceste, mais l'adultère ! » [9] Le mot fonctionne comme dans un manuel de théologie morale : il désigne la faute la moins grave d'une gradation, en dessous de l'inceste et de l'adultère. On retrouve la hiérarchie des dictionnaires, où la fornication suppose deux personnes libres de tout lien [2].
L'aumônier précise que ce sont, dans son pays, des crimes graves, dont l'un est puni du bûcher [9]. Orou objecte que la sévérité d'une peine ne dit rien de la valeur morale d'un acte [9]. L'argument vise directement le vocabulaire : un mot qui classe les fautes n'explique pas pourquoi elles en sont.
Orou ne conteste pas le mot, il en demande la raison. Il réclame une définition et propose de juger les actes selon leur effet sur le bien général et l'utilité de chacun [9]. Là où Voltaire se moque, Diderot interroge : le vocabulaire dogmatique devient l'objet d'un examen philosophique.
Pourquoi le mot est-il absent du procès de Madame Bovary ?
Le mot est absent du procès parce que l'accusation se place sur le terrain du droit pénal, qui parle d'outrage aux bonnes mœurs, et non sur celui de la théologie. En 1857, l'avocat impérial Ernest Pinard requiert contre Madame Bovary, roman d'un adultère. Son réquisitoire emploie sans cesse le mot « adultère » et dénonce la « couleur lascive » du roman, mais le mot « fornication » n'y apparaît pas [5].
Ce silence confirme la remarque de l'Académie. Au XIXe siècle, « fornication » reste un mot d'Église. Le droit parle d'outrage aux bonnes mœurs, les romanciers de faute, de chute ou de passion, un vocabulaire que détaille notre article sur les synonymes de fornication.
Le terme religieux devient alors disponible pour un autre usage. Placé dans la bouche d'un personnage, il signale une morale étroite, un vocabulaire de confessionnal ou une éducation pieuse. Les romanciers du siècle suivant l'emploieront précisément pour cela.
Que devient-il chez les romanciers du XXe siècle ?
Au XXe siècle, le mot sert surtout à caractériser celui qui le prononce, sur un ton ironique ou distancié. En 1900, Pierre Louÿs l'emploie dans un essai sur la liberté amoureuse. Il y décrit la province, où la fornication reste tenue pour un péché mortel, même chez ceux qui se disent anticléricaux [4]. Le mot sert ici d'indicateur social : il dit comment une communauté juge, plus qu'il ne décrit un acte.
En 1930, Victor Méric l'emploie sur un ton léger et ironique dans Les Compagnons de l'Escopette [4]. Julien Green, romancier marqué par la foi catholique, en fait un objet de dialogue dans Moïra (1950). Un personnage reproche à un autre son goût pour les mots « fornicateur » et « fornication », qui ont selon lui « quelque chose de rude et de déplaisant » [4]. La remarque résume le statut du mot : exact sur le plan doctrinal, il sonne brutal dans la langue courante.
Le Wiktionnaire relève aussi le mot dans une chanson de Georges Brassens, Les Trompettes de la renommée (1962), où il sert la veine grivoise du chanteur [4]. Sur cette chanson et sa réception, voir Brassens, Gainsbourg et la radio. Hervé Bazin, dans Cri de la chouette (1972), l'associe à une génération qui se croyait affranchie des tabous [4].
Chez ces auteurs, l'effet tient au décalage entre un terme de catéchisme et un ton familier. Le mot ne décrit presque jamais une scène : il caractérise celui qui le prononce.
Questions fréquentes
Le mot « fornication » est-il vieilli ?
Il n'est pas sorti de l'usage, mais il reste marqué. L'Académie le définit d'abord comme un péché de luxure contraire à la morale chrétienne, avant de mentionner le sens plus large de relations charnelles [1]. On le rencontre surtout dans les textes religieux, dans les débats sur la morale sexuelle et dans des emplois ironiques.
Rabelais et Molière emploient-ils le mot ?
Les exemples du Littré et du Wiktionnaire ne citent ni Rabelais ni Molière pour ce mot [3] [4]. Les deux auteurs ont pourtant affronté la censure religieuse : la Sorbonne condamne Pantagruel dès 1533 [6], et le Tartuffe de Molière est interdit de scène publique de 1664 à 1669. Leur satire des mœurs passe par d'autres mots que ce terme de théologie.
Quelle différence entre fornication et adultère chez les classiques ?
Pour l'Académie de 1694, la fornication est l'union de deux personnes non mariées et non liées par un vœu [2]. L'adultère suppose au contraire qu'au moins l'une des deux soit mariée. C'est pourquoi le procès de Madame Bovary parle d'adultère, et non de fornication [5].
Pourquoi « fornication » désigne-t-il aussi l'idolâtrie ?
Dans la Bible, les prophètes comparent l'abandon du Dieu d'Israël au profit d'autres dieux à une infidélité conjugale. Le Littré enregistre ce sens figuré, illustré par la Bible de Sacy et par Massillon [3]. Au début du XVIIIe siècle, Mme Guyon reprend encore cette équivalence dans un commentaire des livres de Josué, des Juges et de Ruth [4].
Voltaire a-t-il écrit un article « Fornication » ?
Oui. Le Littré cite l'article « Fornication » du Dictionnaire philosophique, où Voltaire remarque qu'on a traduit par ce mot les infidélités religieuses du peuple juif [3]. Il emploie aussi le terme dans l'Essai sur les mœurs, à propos du landgrave Philippe de Hesse.
Diderot emploie-t-il le mot « fornication » ?
Oui, dans le Supplément au voyage de Bougainville, écrit en 1772 et publié en 1796 [9]. L'aumônier y oppose la fornication, qu'il juge encore tolérable, à l'inceste et à l'adultère, face à Orou qui lui demande de justifier ces distinctions.
Comment l'Académie définissait-elle la fornication en 1935 ?
La 8e édition du Dictionnaire de l'Académie, parue en 1935, la définit comme l'œuvre de chair en dehors du mariage et la présente comme un terme d'Écriture [8]. On n'y trouve plus la mention du vœu religieux ni la remarque sur le registre dogmatique, présentes en 1694 et en 1762 [2] [7].
Brassens a-t-il employé le mot « fornication » ?
Oui, selon le Wiktionnaire, qui cite un vers des Trompettes de la renommée (1962) [4]. La chanson, sur un ton grivois, a été écartée de la radio publique à sa sortie. Ses paroles, protégées par le droit d'auteur, ne sont pas reproduites ici.
Sources
- dictionnaire-academie.fr — https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9F1310
- dictionnaire-academie.fr — https://dictionnaire-academie.fr/article/A1F0163
- dicocitations.com — https://www.dicocitations.com/definition_littre/10795/Fornication.php
- fr.wiktionary.org — https://fr.wiktionary.org/wiki/fornication
- napoleon.org — https://www.napoleon.org/fr/salle_lecture/articles/files/procesflaubert_requisitoire_1857.asp
- wiki.ncac.org — https://wiki.ncac.org/Pantagruel,_Gargentua
- dictionnaire-academie.fr — https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A4F0752
- dictionnaire-academie.fr — https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A8F0892
- fr.wikisource.org — https://fr.wikisource.org/wiki/Suppl%C3%A9ment_au_voyage_de_Bougainville
Article vérifié le 23 octobre 2026. Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux. Une erreur ? Signalez-la.


