Culture

Quand la chanson française heurtait la morale : Brassens, Gainsbourg et la radio

Par la rédaction de fornication.frVérifié le Lecture : 9 min8 sources
L'essentiel

Quelles chansons françaises ont été censurées pour atteinte à la morale ?

Plusieurs chansons françaises ont été écartées des ondes pour atteinte à la morale. Le Gorille de Georges Brassens (1952), histoire grivoise, n'est diffusé à la radio qu'après la création d'Europe 1 en 1955. En 1969, Je t'aime… moi non plus de Serge Gainsbourg est interdit d'antenne en Espagne, en Italie et au Royaume-Uni, et réservé en France aux heures tardives.

Comment la chanson était-elle contrôlée avant la radio ?

Avant la radio, la chanson était surveillée par les tribunaux et par la police des spectacles. Sous la Restauration, Pierre-Jean de Béranger, le chansonnier le plus populaire de son temps, est poursuivi pour ses recueils : début décembre 1821, il est condamné à trois mois de prison et 500 francs d'amende, qu'il purge à Sainte-Pélagie [5]. Ses satires visaient la monarchie restaurée et le clergé, et cette condamnation lui coûte aussi son modeste emploi dans l'administration [6].

En 1828, une nouvelle condamnation lui inflige neuf mois de prison et 10 000 francs d'amende, réglés par une souscription publique [5]. Loin de le faire taire, ces procès accroissent sa popularité : selon un témoignage d'Alexandre Dumas rapporté par Wikipédia, quelque 30 000 exemplaires de ses chansons se vendent entre 1825 et 1829 [5].

Les cafés-concerts, qui se multiplient au milieu du siècle, relèvent d'un contrôle administratif. Une ordonnance de police du 17 novembre 1849 interdit d'y chanter ou d'y donner un concert sans autorisation, et Paris n'accorde que 22 autorisations entre 1849 et 1859 [7]. Le contenu des spectacles est soumis à un visa, d'abord quotidien puis hebdomadaire ; cette censure disparaît complètement en 1906, avant de revenir pendant la Première Guerre mondiale [7].

Repères chronologiques

  1. 1821Béranger est condamné à trois mois de prison et 500 francs d'amende ; il est de nouveau condamné en 1828.
  2. 1849Une ordonnance de police du 17 novembre soumet les chansons des cafés à l'autorisation du préfet de police.
  3. 1906La censure des spectacles de café-concert disparaît complètement, avant de revenir pendant la Première Guerre mondiale.
  4. 1952Brassens débute au cabaret de Patachou et enregistre Le Gorille, écarté des radios.
  5. 1955Le Gorille est diffusé après la création d'Europe 1.
  6. 1962Sortie des Trompettes de la renommée, écartée par la radio publique.
  7. 1969Sortie en février de la version chantée avec Jane Birkin ; numéro un au Royaume-Uni en octobre malgré son interdiction d'antenne.
  8. 2024Une version instrumentale de Je t'aime… moi non plus clôt la cérémonie d'ouverture des Jeux paralympiques de Paris.

Chansons et chansonniers face à la censure

ŒuvreAnnéeCe qui dérangeForme de la censure
Recueils de chansons, Pierre-Jean de Béranger1821 et 1828Satire de la monarchie restaurée et du clergéCondamnations à trois mois puis neuf mois de prison, avec amendes
Le Gorille, Georges Brassens1952Récit burlesque et grivois, qui finit sur une charge contre la peine de mortÉcartée des radios françaises et de Radio Luxembourg jusqu'à l'arrivée d'Europe 1 en 1955
Les Trompettes de la renommée, Georges Brassens1962Ton grivois, allusions à l'homosexualité et à un prêtre chanteurÉcartée par la radio publique à sa sortie
Je t'aime… moi non plus, Serge Gainsbourg et Jane Birkin1969Chanson jugée érotiqueInterdite d'antenne en Espagne, en Suède, au Brésil, au Royaume-Uni et en Italie ; en France, pas avant 23 heures ; dénoncée par le Vatican

Comment la radio contrôlait-elle les chansons ?

Après la Seconde Guerre mondiale, le contrôle passe par la programmation : la radio publique, en situation de monopole, ne diffuse tout simplement pas ce qui déplaît. Seules quelques stations dites périphériques, émettant depuis l'étranger comme Radio Luxembourg, échappent à ce monopole. Une chanson peut donc disparaître des ondes sans décision de justice : il n'y a pas de procès comme pour les livres.

Ce contrôle discret repose sur des critères moraux autant que politiques. À propos des Trompettes de la renommée, l'encyclopédie Wikipédia évoque un bureau de censure de la radio, dans un contexte où l'audiovisuel public passe pour « la voix de la France » [3]. Les chansons grivoises ou irrévérencieuses envers la religion sont les premières visées.

Pour un auteur, l'effet est considérable. Sans la radio, une chanson ne circule que par le disque et la scène. Mais l'interdiction crée aussi une curiosité, et le cabaret reste un lieu où l'on peut chanter ce que l'antenne refuse. Les livres, eux, étaient poursuivis devant les tribunaux, comme le montre l'histoire de la censure des œuvres pour immoralité.

Pourquoi Le Gorille de Brassens a-t-il été écarté des ondes ?

Le Gorille a été écarté des ondes parce que son récit, ouvertement grivois, se termine par une charge contre les juges et la peine de mort. Né à Sète en 1921, Brassens est découvert en 1952 par Jacques Grello et fait ses débuts dans le cabaret de la chanteuse Patachou [2]. Le Gorille figure sur son premier album, La Mauvaise Réputation, sort en 78 tours la même année, puis en 45 tours en 1956 [1].

Brassens y raconte l'histoire burlesque d'un singe échappé de sa cage. Il disait l'avoir écrite pour s'amuser, la morale hostile à la peine de mort étant venue sans qu'il l'ait prévue [1]. N'étant pas encore membre de la Sacem, il fait enregistrer la musique sous le nom d'un prête-nom, Eugène Metehen [1].

La chanson est interdite sur les radios françaises et sur Radio Luxembourg [1]. Elle n'est diffusée qu'après la création d'Europe 1, en 1955 [1]. Wikipédia ne précise pas qui a pris la décision ni sur quel fondement. Brassens a d'ailleurs supprimé lui-même la dernière strophe, qui s'adressait à des magistrats [1].

Comment Brassens jouait-il avec la morale religieuse ?

Brassens se moquait de la morale religieuse par l'humour grivois, en visant surtout la bigoterie et les figures d'autorité. Britannica décrit ses chansons comme un mélange d'humour grivois, de tendresse et de mépris pour la suffisance des bigots et des puissants [2]. L'encyclopédie rattache cette veine à la tradition des jongleurs du Moyen Âge [2].

Les Trompettes de la renommée, en 1962, en donnent un exemple. Brassens y répond à sa maison de disques, qui lui demandait d'exposer davantage sa vie privée pour sa promotion [3]. Il refuse ce besoin de scandale, sur un ton grivois proche des chansons d'étudiants et de carabins [3].

La chanson évoque notamment un prêtre chanteur de l'époque et l'homosexualité, sujet presque tabou à la radio au début des années 1960 [3]. Elle est écartée des ondes à sa sortie [3]. Brassens obtient pourtant une reconnaissance officielle : en 1967, ses chansons reçoivent le prix de poésie de l'Académie française [2].

Pourquoi Je t'aime… moi non plus a-t-il fait scandale ?

Je t'aime… moi non plus a fait scandale parce que la chanson était jugée érotique, à une époque où la radio restait très prudente. Serge Gainsbourg l'écrit et l'enregistre fin 1967 avec Brigitte Bardot [4]. Informé par la presse, le mari de l'actrice, Gunter Sachs, exige le retrait du disque ; Bardot demande à Gainsbourg de ne pas le publier, et cette version reste inédite jusqu'en 1986 [4].

C'est donc la version enregistrée en 1968 avec Jane Birkin qui fait date. Elle sort en février 1969 chez Fontana, une filiale de Philips, avec une pochette réservée aux plus de 21 ans [4]. Elle est interdite d'antenne en Espagne, en Suède, au Brésil, au Royaume-Uni et en Italie, et en France elle ne peut passer à la radio avant 23 heures [4].

Le Vatican et son quotidien, L'Osservatore Romano, la dénoncent officiellement, et en Italie le responsable de la maison de disques est emprisonné pour atteinte à la morale publique [4]. Au Royaume-Uni, Fontana retire le disque après qu'il a atteint la deuxième place. Republié par le label Major Minor, il devient numéro un en octobre 1969 : c'est le premier numéro un interdit d'antenne au Royaume-Uni et le premier en langue étrangère [4].

Quelles autres chansons ont joué sur le double sens ?

Plusieurs chansons des années 1960 ont dérangé moins par leurs mots que par leur double sens, à commencer par Les Sucettes. Écrite par Gainsbourg et enregistrée en 1966 par France Gall, alors âgée de 18 ans, la chanson raconte en apparence l'histoire d'une fillette qui achète des sucettes ; une seconde lecture, grivoise, que Gainsbourg a ensuite revendiquée, se cache derrière [8].

La chanteuse a affirmé en 1968 l'avoir enregistrée en toute innocence, sans en saisir le sous-entendu [8]. Les réactions des programmateurs de radio, survenues pendant un séjour au Japon, l'ont profondément affectée, et elle a ensuite cessé de l'interpréter [8]. Wikipédia ne signale pas d'interdiction formelle, et le disque s'est vendu à moins de 50 000 exemplaires [8].

L'humour a aussi servi de réponse au scandale. En 1970, Bourvil et Jacqueline Maillan enregistrent Ça, une parodie de Je t'aime… moi non plus écrite par Gainsbourg et Marcel Mithois [4]. La parodie désamorce la provocation en la ramenant à une scène de comédie, dans la tradition française de la satire des mœurs que l'on retrouve aussi dans l'humour et la presse satirique.

Comment ces chansons sont-elles devenues des classiques ?

Ces chansons sont devenues des classiques parce que la censure n'a freiné ni leurs ventes ni leur diffusion, puis s'est effacée avec le temps. Je t'aime… moi non plus s'est vendu à trois millions d'exemplaires en Europe dès octobre 1969, et à six millions dans le monde en 1996 [4]. La chanson a été numéro un en Autriche, en Norvège et en Suisse la même année, deuxième aux Pays-Bas et en Irlande, troisième en Allemagne [4]. Elle est restée 31 semaines dans le classement britannique, où elle revient fin 1974 à la 31e place [4].

Brassens, lui, a vendu plus de 20 millions de disques en une trentaine d'années de carrière [2]. Le Gorille a été adapté en italien par Fabrizio De André en 1968, en anglais par Jake Thackray en 1972, puis en kabyle par Oulahlou en 2005, qui en fait une satire de la gendarmerie pendant le Printemps noir de Kabylie [1]. La chanson autrefois refusée par la radio est devenue un modèle de satire de l'autorité, repris dans des contextes très différents.

En France, Renaud l'enregistre en 1996 sur Renaud chante Brassens, et Maxime Le Forestier la reprend sur plusieurs albums [1]. En 2006, le rappeur JoeyStarr en tire une version réécrite ; l'album est retiré de la vente, selon Wikipédia notamment faute d'autorisation pour l'emprunt du texte, puis réédité sans ce titre [1]. Le litige ne porte plus sur la morale mais sur le droit d'auteur, signe que l'époque des interdictions d'antenne est passée.

La reconnaissance est désormais publique. En 2024, une version instrumentale de Je t'aime… moi non plus a été jouée à la fin de la cérémonie d'ouverture des Jeux paralympiques de Paris [4]. Le décalage entre la réception de 1969 et ce choix montre l'évolution de ce qu'une société juge acceptable d'entendre en public. Ces exemples confirment un trait de la culture française : la morale sexuelle y est souvent abordée par l'humour et la provocation, et la censure a souvent servi la notoriété des œuvres qu'elle visait.

Questions fréquentes

Pourquoi Le Gorille a-t-il été interdit à la radio ?

La chanson raconte une histoire grivoise et se termine par une charge contre la peine de mort [1]. Elle est écartée des radios françaises et de Radio Luxembourg dès 1952, puis diffusée après la création d'Europe 1 en 1955.

Le Vatican a-t-il condamné Je t'aime… moi non plus ?

Oui. Le Vatican et son quotidien, L'Osservatore Romano, ont officiellement dénoncé la chanson en 1969 [4]. En Italie, le responsable de la maison de disques a même été emprisonné pour atteinte à la morale publique, selon la même source.

Brassens a-t-il été reconnu par l'Académie française ?

Oui. En 1967, ses chansons ont reçu le prix de poésie de l'Académie française [2]. Cette distinction intervient quinze ans après ses débuts, à une époque où plusieurs de ses titres restaient mal vus des programmateurs.

Pourquoi ne pas reproduire les paroles de ces chansons ?

Les paroles sont protégées par le droit d'auteur. Cet article les analyse et les résume sans les citer, en s'appuyant sur des sources encyclopédiques. On peut les écouter ou les lire auprès des éditeurs et des plateformes autorisés.

Je t'aime… moi non plus est-elle encore interdite ?

Non. Les interdictions d'antenne de 1969 n'ont pas empêché sa réédition, qui revient dans le classement britannique fin 1974 [4]. En 2024, une version instrumentale a même été jouée lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux paralympiques de Paris [4].

Pourquoi la version de Brigitte Bardot n'est-elle sortie qu'en 1986 ?

Parce que Bardot a demandé à Gainsbourg de ne pas la publier. Enregistrée fin 1967, elle avait provoqué la colère du mari de l'actrice, Gunter Sachs, qui en exigeait le retrait [4]. Gainsbourg a accepté, et cette version est restée inédite jusqu'en 1986.

Béranger a-t-il été emprisonné pour ses chansons ?

Oui, deux fois. En 1821, il est condamné à trois mois de prison et 500 francs d'amende, puis en 1828 à neuf mois de prison et 10 000 francs d'amende [5]. Ses chansons satiriques visaient la monarchie restaurée et le clergé [6].

Les Sucettes de France Gall ont-elles été censurées ?

Aucune interdiction formelle n'est signalée par Wikipédia, mais la chanson a suscité de vives réactions chez les programmateurs de radio [8]. Sortie en 1966, elle reposait sur un double sens que France Gall dit n'avoir pas compris à l'enregistrement. Elle a ensuite cessé de la chanter.

Sources

  1. fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Gorille_(chanson)
  2. britannica.com — https://www.britannica.com/biography/Georges-Brassens
  3. fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Trompettes_de_la_renomm%C3%A9e
  4. en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Je_t%27aime..._moi_non_plus
  5. fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre-Jean_de_B%C3%A9ranger
  6. britannica.com — https://www.britannica.com/biography/Pierre-Jean-de-Beranger
  7. fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Caf%C3%A9-concert
  8. fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Sucettes

Article vérifié le 23 octobre 2026. Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux. Une erreur ? Signalez-la.

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