Feydeau et le vaudeville : quand l'adultère faisait rire la Belle Époque

Qu'est-ce qu'un vaudeville de Feydeau et pourquoi l'adultère y est-il au centre ?
Le vaudeville est une comédie d'intrigue fondée sur les quiproquos, dont Georges Feydeau (1862-1921) fut le maître à la Belle Époque. Un fil à la patte (1894), Le Dindon (1896) et La Dame de chez Maxim (1899) font rire de maris trompés, de maîtresses cachées et de mensonges bourgeois. Feydeau entre à la Comédie-Française en 1941.
Sommaire
- Qu'est-ce que le vaudeville ?
- Comment Labiche a-t-il préparé Feydeau ?
- Qui était Georges Feydeau ?
- Quelles sont les grandes pièces de Feydeau ?
- Pourquoi l'adultère fait-il rire chez Feydeau ?
- La censure surveillait-elle le vaudeville ?
- Comment Feydeau est-il entré à la Comédie-Française ?
- Questions fréquentes
- Sources
Qu'est-ce que le vaudeville ?
Le vaudeville est d'abord une chanson, puis une comédie mêlée de couplets, et enfin, au XIXe siècle, une comédie d'intrigue sans musique. Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, le mot désigne une chanson populaire, caustique et grivoise, que la tradition fait remonter à la fin de la guerre de Cent Ans et attribue généralement à Olivier Basselin [1]. L'origine même du mot reste incertaine [1].
Le passage à la scène se fait par la musique. À la fin du XVIIe siècle, les Comédiens-Italiens, puis Lesage et Fuzelier, introduisent des airs chantés dans leurs spectacles, d'où le nom de « comédie en vaudeville » [1]. Le genre s'installe durablement après la Révolution avec l'ouverture, en 1792, d'un théâtre qui porte son nom, le Théâtre du Vaudeville [1].
Le XIXe siècle en fait le divertissement favori du public bourgeois. Eugène Scribe lui donne une construction rigoureuse, rythmée par les quiproquos et les coups de théâtre : c'est la « pièce bien faite » [1]. Vers 1860, le vaudeville perd sa dimension musicale au profit de l'opérette et se fond dans la comédie de mœurs [1].
La définition moderne retient surtout la mécanique. Un vaudeville repose sur une intrigue serrée, des méprises en chaîne et des situations de plus en plus absurdes. Selon l'encyclopédie Larousse, cette virtuosité cache chez ses maîtres une critique corrosive des mensonges et des conventions sociales [1].
Repères chronologiques
- 1851Labiche et Marc-Michel créent Un chapeau de paille d'Italie, « révolution dans le vaudeville » selon Francisque Sarcey.
- 1886Premier succès de Feydeau, Tailleur pour dames, au théâtre de la Renaissance.
- 1894Un fil à la patte et L'Hôtel du libre-échange.
- 1896Le Dindon.
- 1899La Dame de chez Maxim : la Môme Crevette, danseuse au Moulin-Rouge, bouleverse la vie du docteur Petypon.
- 7 juin 1906Le Parlement supprime le traitement des censeurs : fin de la censure théâtrale préalable.
- 27 octobre 1941Feu la mère de Madame, première pièce de Feydeau jouée à la Comédie-Française.
- 1961Triomphe d'Un fil à la patte à la Comédie-Française, mis en scène par Jacques Charon.
Quatre pièces de Feydeau
| Pièce | Création | Ressort comique | À la Comédie-Française |
|---|---|---|---|
| Un fil à la patte | 1894 | Un homme veut rompre avec sa maîtresse, une chanteuse de café-concert, le jour de son mariage | 1961, mise en scène de Jacques Charon |
| Le Dindon | 1896 | Le titre désigne la dupe de l'intrigue | 1951, mise en scène de Jean Meyer (salle Luxembourg) |
| La Dame de chez Maxim | 1899 | La Môme Crevette, danseuse au Moulin-Rouge, bouleverse la vie du docteur Petypon | 1981, mise en scène de Jean-Paul Roussillon |
| Feu la mère de Madame | 1908 | Farce conjugale en un acte | 27 octobre 1941, mise en scène de Fernand Ledoux : première pièce de Feydeau au répertoire |
Comment Labiche a-t-il préparé Feydeau ?
Eugène Labiche (1815-1888) a fait du vaudeville un genre reconnu, une génération avant Feydeau. Auteur de 173 pièces, écrites le plus souvent en collaboration, notamment avec Marc-Michel, Émile Augier ou Théodore Barrière, il fait du vaudeville son instrument privilégié [2]. Il est élu à l'Académie française en 1880 [2].
Sa pièce la plus célèbre, Un chapeau de paille d'Italie, est créée en 1851 avec Marc-Michel [2]. Le critique Francisque Sarcey y voit « une révolution dans le vaudeville » [2]. Le jour de ses noces, le jeune Fadinard court tout Paris après un chapeau de paille lié à l'infidélité d'une femme, pendant que les invités de sa noce le suivent sans rien comprendre [2].
Labiche fixe ainsi plusieurs ressorts que Feydeau reprendra. Le mariage sert de cadre, l'infidélité de prétexte, et le comique naît d'une succession de quiproquos et de méprises qui mènent à des situations de plus en plus absurdes [2]. Labiche résumait lui-même son art comme celui de faire dire « oui » au père qui disait « non » [2]. Avec Feydeau, il a donné au genre ses lettres de noblesse [1].
Qui était Georges Feydeau ?
Georges Feydeau, né à Paris en 1862 et mort à Rueil en 1921, est le vaudevilliste le plus joué de la Belle Époque. Il est le fils du romancier Ernest Feydeau [3]. Adolescent, il fonde une troupe d'amateurs, le Cercle des Castagnettes (1876-1879), puis écrit des monologues de 1880 à 1885 [3].
Ses débuts sont précoces mais difficiles. Il fait jouer sa première pièce, Par la fenêtre, à 19 ans, en 1882 [4]. Il peine ensuite à s'imposer jusqu'à Tailleur pour dames, créé au théâtre de la Renaissance en 1886 [4]. Son talent s'impose en 1892 avec Monsieur chasse ! [4].
De 1890 à 1914, il est le vaudevilliste favori de la scène française, selon l'encyclopédie Larousse [3]. Il écrit seul ou en collaboration, notamment avec Maurice Desvallières ou Maurice Hennequin, à raison de trois ou quatre pièces par an [3]. Vers la fin de sa carrière, il délaisse les grandes machines en trois actes pour des farces conjugales en un acte [3] [4].
Sa fin est sombre. Feydeau meurt en 1921, au terme de deux années de démence [3]. Son œuvre est délaissée entre les deux guerres, puis réévaluée dans les années 1950, quand la critique la rapproche du théâtre de l'absurde et d'Ionesco [3].
Quelles sont les grandes pièces de Feydeau ?
Les grandes pièces de Feydeau sont Un fil à la patte (1894), L'Hôtel du libre-échange (1894), Le Dindon (1896), La Dame de chez Maxim (1899), La Puce à l'oreille (1907) et Occupe-toi d'Amélie (1908) [3] [4]. Il faut y ajouter ses farces conjugales en un acte, comme Feu la mère de Madame (1908) et On purge bébé (1910) [3].
Un fil à la patte, créé en 1894, repose sur une question que résume le dossier de presse de la Comédie-Française : comment se débarrasser d'une maîtresse lorsqu'on doit épouser le jour même une riche héritière [4] ? Bois-d'Enghien, amant de la chanteuse de café-concert Lucette Gautier, doit épouser Viviane [4][5]. La baronne Duverger, qui veut faire chanter Lucette pour la signature du contrat, et le général Irrigua, amoureux de la chanteuse, compliquent tout [4].
Le Dindon suit en 1896, puis La Dame de chez Maxim en 1899 [3][4][6]. Dans cette dernière, la Môme Crevette, danseuse au Moulin-Rouge, bouleverse la vie du tranquille docteur Petypon [3][7]. La pièce joue sur un ressort constant chez Feydeau : un personnage respectable se trouve compromis par une liaison réelle ou supposée, et chaque mensonge en appelle un autre.
Pourquoi l'adultère fait-il rire chez Feydeau ?
L'adultère fait rire chez Feydeau parce qu'il reste le plus souvent un projet, un soupçon ou un malentendu : il sert de moteur à une mécanique de mensonges, de cachettes et de rencontres imprévues. Un fil à la patte en donne un schéma net : tout part d'une liaison que le héros n'ose pas rompre, et de personnages qui réclament, chacun pour une raison différente, la même chanteuse le même jour [4].
Le titre du Dindon annonce la même mécanique. Au sens familier, le dindon est un homme vaniteux et facile à berner, et être le dindon de la farce, c'est être dupe dans une affaire et susciter la risée [9]. Le rire naît de la chute de celui qui croyait mener le jeu. Jérôme Deschamps, qui a monté Un fil à la patte à la Comédie-Française, résume cette écriture d'une formule : « La mécanique, l'horlogerie, sont parfaitement réglées » [4].
Le rire repose sur un écart entre la règle et les conduites. À l'époque, l'adultère reste un délit du Code pénal, et il le restera jusqu'à la loi du 11 juillet 1975. Sur scène, pourtant, la faute est un jeu : la maîtresse est chanteuse ou danseuse, le mari ment par réflexe, l'épouse soupçonne et menace. Le personnage du mari dupé prolonge une tradition ancienne, celle du « dindon de la farce » déjà présent dans les fabliaux du Moyen Âge.
Les pièces finissent presque toujours par rétablir l'ordre conjugal et social, après trois actes de désordre où la morale bourgeoise a été malmenée. Selon le Larousse, cette virtuosité cache chez les maîtres du genre une critique corrosive des mensonges et des conventions sociales [1].
La censure surveillait-elle le vaudeville ?
Oui : jusqu'en 1906, toute pièce de théâtre était soumise à une censure préalable, vaudevilles compris. Le Bureau des théâtres surveillait les livrets, les textes et les mises en scène [8]. Selon l'historien Laurent Martin, professeur à l'université Sorbonne-Nouvelle, cette censure disparaît le 7 juin 1906, quand le Parlement supprime le traitement des censeurs en refusant de voter les crédits du Bureau [8].
Les grands succès de Feydeau antérieurs à 1906 ont donc tous été joués après examen administratif. La fin de la censure préalable ne signifie pas une liberté totale. Les élus conservent le pouvoir d'interdire un spectacle après coup pour trouble à l'ordre public, notion que Laurent Martin juge souvent arbitraire [8].
Le régime était comparable pour les autres scènes populaires. Les cafés-concerts, où l'on chantait des refrains grivois, relevaient eux aussi d'un visa jusqu'en 1906, comme le rappelle notre article sur la chanson française face à la morale. Le vaudeville, lui, misait sur le sous-entendu et la situation plus que sur le mot cru.
Comment Feydeau est-il entré à la Comédie-Française ?
Feydeau est entré au répertoire de la Comédie-Française le 27 octobre 1941, avec Feu la mère de Madame, mise en scène par Fernand Ledoux [4]. C'est la première pièce de Feydeau jouée par les Comédiens-Français [4]. Quinze ans plus tôt, en 1926, le comité de lecture de la maison avait refusé cette même pièce [4].
Les grands vaudevilles suivent. En 1951, la troupe monte Le Dindon salle Luxembourg, dans une mise en scène de Jean Meyer [4]. En 1961, Jacques Charon met en scène Un fil à la patte, dans des décors et costumes d'André Levasseur ; le spectacle triomphe et part en tournée à Bruxelles et à Londres en 1962, en Amérique du Sud en 1963 et aux États-Unis en 1966 [4] [5].
L'entrée de La Dame de chez Maxim est plus tardive : la troupe la joue en 1981, dans une mise en scène de Jean-Paul Roussillon [4][7]. Jérôme Deschamps reprend Un fil à la patte salle Richelieu en 2010-2011 [4].
Cette consécration a changé le regard porté sur le genre. Feydeau est aujourd'hui joué à la fois sur les scènes du boulevard, à la Comédie-Française et dans le théâtre public [3]. Le vaudeville, longtemps tenu pour un divertissement léger sur l'adultère bourgeois, est désormais étudié comme une écriture de précision.
Questions fréquentes
Quelles sont les pièces les plus célèbres de Feydeau ?
Un fil à la patte et L'Hôtel du libre-échange (1894), Le Dindon (1896), La Dame de chez Maxim (1899), La Puce à l'oreille (1907) et Occupe-toi d'Amélie (1908) [3][4]. S'y ajoutent des farces en un acte comme Feu la mère de Madame (1908) et On purge bébé (1910) [3].
Quelle est la différence entre vaudeville et théâtre de boulevard ?
Le vaudeville est un genre précis, une comédie d'intrigue à quiproquos, d'abord mêlée de couplets chantés [1]. Au XXe siècle, il s'affaiblit et se confond avec le théâtre de boulevard, plus large, tout en gardant la faveur du public [1].
Quand la censure théâtrale a-t-elle été supprimée en France ?
Le 7 juin 1906, quand le Parlement a supprimé le traitement des censeurs du Bureau des théâtres [8]. Les élus, notamment les maires, peuvent toutefois encore interdire un spectacle après coup pour trouble à l'ordre public [8].
Quelle est la première pièce de Feydeau jouée à la Comédie-Française ?
Feu la mère de Madame, le 27 octobre 1941, dans une mise en scène de Fernand Ledoux [4]. Le comité de lecture l'avait refusée en 1926 [4].
Que veut dire « dindon » dans Le Dindon ?
Au sens familier, un dindon est un homme vaniteux et facile à berner, et être le dindon de la farce, c'est être dupe dans une affaire [9]. Le titre annonce donc une comédie de dupes, où le ridicule tombe sur celui qui croyait tromper les autres.
De quoi parle Un fil à la patte ?
D'un homme, Bois-d'Enghien, qui doit épouser une riche héritière le jour même et n'ose pas rompre avec sa maîtresse, la chanteuse Lucette Gautier [4]. Créée en 1894, la pièce a triomphé à la Comédie-Française dans la mise en scène de Jacques Charon, en 1961 [4][5].
Feydeau a-t-il écrit seul ses pièces ?
Pas toujours. Selon le Larousse, il a écrit seul ou en collaboration, notamment avec Maurice Desvallières ou Maurice Hennequin [3].
Sources
- larousse.fr — https://www.larousse.fr/encyclopedie/litterature/vaudeville/177725
- larousse.fr — https://www.larousse.fr/encyclopedie/litterature/Eug%C3%A8ne_Labiche/174640
- larousse.fr — https://www.larousse.fr/encyclopedie/litterature/Feydeau/173300
- comedie-francaise.fr — https://www.comedie-francaise.fr/www/comedie/media/document/presse-filalapatte1011.pdf
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Un_fil_%C3%A0_la_patte
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Le_Dindon
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/La_Dame_de_chez_Maxim_(play)
- artcena.fr — https://www.artcena.fr/magazine/enjeux/liberte-de-creation-ou-en-est-on/laurent-martin/madame-anastasie-sa-vie-son-oeuvre
- larousse.fr — https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/dindon
Article vérifié le 23 octobre 2026. Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux. Une erreur ? Signalez-la.


