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Les fabliaux : la chair, la ruse et le rire au Moyen Âge

Par la rédaction de fornication.frVérifié le Lecture : 9 min8 sources
Illustration : un médaillon avec les masques du théâtre, devant le Sacré-Cœur de Montmartre, entouré de passants d'aujourd'hui
L'essentiel

Qu'est-ce qu'un fabliau au Moyen Âge et de quoi parle-t-il ?

Un fabliau est un court récit comique en vers octosyllabes, écrit en France entre le XIIe et le XIVe siècle. Joseph Bédier les a définis en 1893 comme des « contes à rire en vers ». Environ 150 nous sont parvenus ; ils mettent en scène vilains, prêtres, maris trompés et épouses rusées.

Sommaire
  1. Qu'est-ce qu'un fabliau ?
  2. Combien de fabliaux connaît-on, et qui les a écrits ?
  3. Quels personnages peuplent les fabliaux ?
  4. Les fabliaux se moquent-ils de l'Église et du mariage ?
  5. Les fabliaux ont-ils une morale ?
  6. Quelle est la postérité des fabliaux ?
  7. Questions fréquentes
  8. Sources

Qu'est-ce qu'un fabliau ?

Un fabliau est un bref récit en vers dont le but premier est de faire rire, parfois avec une intention satirique ou édifiante [1]. La définition la plus citée vient du médiéviste Joseph Bédier, qui écrit dans son étude Les Fabliaux : « Les fabliaux sont des contes à rire en vers » [3]. Il en fait la base de son dénombrement des textes [3].

Le mot lui-même est picard. Fabliau est la forme picarde de l'ancien français fablel, diminutif de fable ; l'usage a retenu cette forme plutôt que la forme francienne fableau [1].

La forme est simple et rapide. Les fabliaux comptent le plus souvent quelques centaines de vers de huit syllabes à rimes plates, au service d'un récit réaliste et satirique [1][2]. Le narrateur présente volontiers son histoire comme vécue, et elle se termine souvent par une morale [6].

Le fabliau se distingue ainsi des grands genres de son temps. Il ne raconte ni des exploits chevaleresques, comme la chanson de geste, ni un amour idéalisé, comme le roman courtois. Selon le site consacré à Chaucer de l'université Harvard, il parodie souvent la littérature courtoise [5]. Son monde est celui de la maison, du marché, de l'église paroissiale et de la table.

Le corps y occupe une place centrale, ce qui explique sa réputation. L'édition de référence de Chaucer, citée par Harvard, définit le fabliau comme un bref conte comique en vers, généralement grossier et souvent obscène [5]. La nourriture compte pourtant autant que le désir : manger, voler un repas ou en être privé structure de nombreux récits, car elle tient une place centrale dans la vie quotidienne de l'époque [6].

Repères chronologiques

  1. Vers 1160Richent, considéré comme le plus ancien fabliau conservé.
  2. XIIIe siècleÂge d'or du genre : la grande majorité des fabliaux connus date de ce siècle.
  3. Vers 1340Derniers fabliaux selon Joseph Bédier, qui borne le genre entre 1159 et 1340.
  4. 1872-1890Montaiglon et Raynaud publient le Recueil général et complet des fabliaux en six tomes.
  5. 1893Joseph Bédier publie Les Fabliaux et les définit comme des « contes à rire en vers ».
  6. 1983-1998Willem Noomen et Nico van den Boogaard publient le Nouveau recueil complet des fabliaux (dix volumes).
  7. 2024Les fabliaux sont au programme de l'agrégation de lettres modernes.

Les personnages types du fabliau

PersonnageRôle habituelExemple de fabliau
Le vilain (paysan)Dupe moquée ou rusé qui l'emporteLe Vilain mire, source du Médecin malgré lui de Molière
Le prêtreGourmand, cupide ou amoureux d'une paroissienne, souvent puniLe Prêtre et les deux Ribauds ; Le Curé qui mangea des mûres
L'épouse ruséeTrompe son mari et les autres hommes par la paroleLes Perdrix
Le mari trompé« Dindon de la farce » du récitLa Bourgeoise d'Orléans ; Le Cuvier
Les clercs (étudiants)Voyageurs rusés qui se jouent d'un hôteGombert et les deux clercs, de Jean Bodel

Combien de fabliaux connaît-on, et qui les a écrits ?

On connaît environ 150 fabliaux, dont la grande majorité date du XIIIe siècle [1]. Le plus ancien, Richent, remonterait à 1160, et le genre disparaît après le XIVe siècle [1]. Bédier datait les textes de 1159 à 1340 [3]. Selon le site de Harvard, le genre était pratiquement éteint depuis un siècle quand Chaucer l'a repris en Angleterre [5].

La géographie du genre est surtout septentrionale : selon le Larousse, la forme picarde du mot rappelle l'aire où le genre a connu sa plus grande diffusion [1]. Bédier ne relevait que onze fabliaux attestés aussi en Orient [3], un argument contre l'idée d'une origine indienne de ces contes.

La plupart des auteurs sont anonymes. On attribue les textes à des jongleurs et à des ménestrels, mais quelques noms sont connus : Gautier le Leu, Henri d'Andeli, Rutebeuf, Jean Bodel ou Jean de Condé [1]. Certains de ces auteurs, comme Jean Bodel ou Marie de France, écrivaient aussi des œuvres pour les cours [5].

La question du public a longtemps divisé les spécialistes. On a longtemps cru que les fabliaux étaient une littérature réservée au petit peuple ; cette idée est aujourd'hui contestée [1]. Les fabliaux appartenaient au même répertoire que les autres genres et s'adressaient probablement au même public [1].

Les éditions de référence permettent de mesurer l'ampleur du corpus. Anatole de Montaiglon et Gaston Raynaud publient un Recueil général et complet des fabliaux en six volumes entre 1872 et 1890, réimprimé en 1973 [2][4]. Le Nouveau recueil complet des fabliaux de Willem Noomen et Nico van den Boogaard, en dix volumes parus de 1983 à 1998, sert aujourd'hui de référence savante [4].

Quels personnages peuplent les fabliaux ?

Les fabliaux reposent sur quelques types sociaux : des figures d'autorité, prêtres ou chevaliers, et des personnages ordinaires, bourgeois, paysans, jongleurs ou mendiants [1]. L'encyclopédie Larousse résume cette galerie par une formule : « prêtres lubriques, chevaliers couards, maris trompés » [1]. Le mari trompé y est souvent le « dindon de la farce », c'est-à-dire la dupe de l'histoire [1][8]. Le vocabulaire de ce personnage est étudié dans notre article sur l'origine du mot cocu.

Le comique naît du rapport de force entre ces types. Le Larousse cite parmi les plus connus Estula, Les Trois Bossus, La Bourgeoise d'Orléans, Le Cuvier ou Les Trois Aveugles de Compiègne [1]. Le ressort n'est presque jamais la violence, mais la ruse : la parole habile l'emporte sur la force et sur la bêtise [6].

Les Perdrix, fabliau étudié en classe, en donne un exemple sans grivoiserie. Un vilain, Gombaut, rapporte deux perdrix et invite le prêtre à dîner ; sa femme, gourmande, les mange en l'attendant [6]. Elle fait croire au prêtre que son mari veut lui trancher les mains, puis accuse le prêtre du vol, si bien que les deux hommes sont dupés [6].

De nombreux fabliaux tournent autour de l'adultère. Ils montrent un amant caché, un mari soupçonneux, une épouse qui retourne la situation par un mensonge. Ces récits parlent du désir et de la luxure, comptée parmi les péchés capitaux, mais ils le font sur le mode du rire et de la farce, sans le vocabulaire du sermon.

Les fabliaux se moquent-ils de l'Église et du mariage ?

Oui, les fabliaux se moquent souvent du clergé et de l'institution du mariage, mais ils raillent aussi les paysans, les femmes et les maris. Le prêtre y est un personnage central : gourmand, cupide ou amoureux d'une paroissienne, il finit fréquemment ridiculisé ou puni. Des titres comme Le Prêtre et les deux Ribauds ou Le Curé qui mangea des mûres en témoignent [1].

Cette satire a un contexte. Au moment où naissent les fabliaux, l'Église impose le célibat aux clercs, notamment depuis le IIe concile du Latran de 1139, et encadre le mariage des laïcs, comme le rappelle notre article sur l'Église face à la chair au Moyen Âge. Le prêtre amoureux des fabliaux montre l'écart entre cette norme et la conduite prêtée à certains clercs.

La satire ne vise pas seulement l'Église. Les fabliaux s'en prennent aux figures d'autorité comme aux classes populaires, avec des quiproquos, des duperies et des retournements de situation [1]. Les marchands avares et les femmes décrites comme insatiables complètent la galerie des cibles [1]. Plusieurs textes véhiculent une image très négative des femmes, présentées comme menteuses et rusées, ce que les enseignants invitent à replacer dans le contexte médiéval [6].

Le mariage y apparaît comme un rapport de force plus que comme un sacrement. Le mari veut contrôler, la femme déjoue ce contrôle, et le clerc ou le prêtre profite de la situation. Les fabliaux ne contestent pas la morale chrétienne de front ; ils en montrent les failles à travers des personnages ordinaires.

Les fabliaux ont-ils une morale ?

Oui, la plupart des fabliaux s'achèvent sur une morale, mais elle est souvent ironique ou décalée par rapport au récit. Le narrateur tire une leçon de l'histoire, en quelques vers, comme dans une fable [6]. Dans Les Perdrix, la conclusion vise les femmes, accusées de tromper par la parole [6].

Les vices punis sont toujours les mêmes. Selon l'édition de référence des œuvres de Chaucer citée par Harvard, la cupidité, l'hypocrisie et l'orgueil y sont invariablement châtiés [5]. Le prêtre trop gourmand ou trop entreprenant, le mari trop jaloux et le vilain trop sot paient leur faute.

Cette morale reste ambiguë. Elle récompense souvent le personnage le plus rusé, pas le plus vertueux : l'épouse qui ment s'en sort, et le mari honnête est ridiculisé. Le rire du fabliau tient à ce renversement, qui donne la victoire à l'intelligence pratique plutôt qu'à la règle.

Les spécialistes ont multiplié les lectures de ce comique. La bibliographie préparée par la BnF pour l'agrégation de 2024 cite notamment Philippe Ménard, Les Fabliaux : contes à rire du Moyen Âge (1983), et R. Howard Bloch, The Scandal of the fabliaux (1986) [4]. Ce dernier titre résume la question posée par ces textes : leur liberté de ton est-elle une transgression ou un exutoire toléré ?

Les historiens lisent aussi les fabliaux comme des témoignages sur les mentalités. Marie-Thérèse Lorcin leur a consacré en 1979 une étude intitulée Façons de sentir et de penser : les fabliaux français [4]. Jean Rychner avait auparavant comparé, en 1960, les versions différentes d'un même fabliau conservées par les manuscrits, signe que ces textes circulaient et se transformaient d'un copiste à l'autre [4].

Quelle est la postérité des fabliaux ?

Les fabliaux ont nourri la littérature européenne, de Chaucer et Boccace jusqu'à La Fontaine et Molière. En Angleterre, Chaucer en reprend la forme dans plusieurs Contes de Canterbury : le conte du Meunier, du Régisseur, du Marin, de l'Huissier et le conte inachevé du Cuisinier [5]. Le conte du Régisseur a pour analogue Gombert et les deux clercs, fabliau de Jean Bodel [5].

L'Italie offre un autre prolongement. Boccace, dans le Décaméron, écrit des contes comiques en prose, forme plus raffinée que le fabliau en vers [5]. La chercheuse Carol Falvo Heffernan a étudié en 2004, dans la revue Italica, les motifs communs aux contes de Chaucer, au Décaméron et aux fabliaux français [7].

En France, l'héritage passe par les conteurs et les dramaturges. Le genre a influencé Rabelais, Molière, La Fontaine et Voltaire [1]. Molière s'inspire du fabliau Le Vilain mire pour Le Médecin malgré lui [1]. La Fontaine, dans ses Contes, renoue avec ce comique [1][2]. Le mari dupé traverse ensuite les siècles jusqu'au vaudeville de Feydeau.

Les fabliaux sont aussi devenus des objets d'étude et d'enseignement. Bédier publie Les Fabliaux en 1893 et en donne une deuxième édition revue dès 1895 [3]. En 2024, le programme de l'agrégation de lettres modernes retient les Fabliaux du Moyen Âge présentés par Jean Dufournet (GF Flammarion) [4]. Au collège, des fabliaux comme Les Perdrix servent à étudier le récit comique et la satire [6].

Questions fréquentes

Quelle est la définition d'un fabliau ?

Un fabliau est un court récit comique en vers, écrit en France du XIIe au XIVe siècle [1]. Joseph Bédier les a définis comme des « contes à rire en vers » [3]. Ils sont écrits en octosyllabes à rimes plates [1][2].

Combien existe-t-il de fabliaux ?

Environ 150 fabliaux ont été conservés, selon l'encyclopédie Larousse [1]. Leur nombre exact varie selon les critères retenus par les éditeurs ; le Nouveau recueil complet des fabliaux les publie en dix volumes [4].

Quel est le plus ancien fabliau ?

Le plus ancien fabliau connu est Richent, qui remonterait à 1160 [1]. Bédier faisait commencer le genre en 1159 [3].

Qui a écrit les fabliaux ?

La plupart des fabliaux sont anonymes et attribués à des jongleurs [1]. Quelques auteurs sont connus, comme Jean Bodel, Rutebeuf, Gautier le Leu, Henri d'Andeli et Jean de Condé [1].

Pourquoi les prêtres sont-ils si présents dans les fabliaux ?

Parce que le prêtre est la figure d'autorité morale la plus proche des fidèles, ce qui en fait une cible idéale pour la satire. Les fabliaux le montrent gourmand, cupide ou amoureux, et le punissent souvent [1] [2]. Ce décalage entre la règle du célibat et la conduite prêtée au clerc nourrit le comique.

Quelle pièce de Molière vient d'un fabliau ?

Le Médecin malgré lui. Molière s'est inspiré du fabliau Le Vilain mire, dont le titre signifie « le paysan médecin » [1]. Le fabliau est ainsi passé de la scène des jongleurs à celle de la comédie classique.

Les fabliaux sont-ils étudiés à l'école ?

Oui. Des fabliaux comme Les Perdrix sont étudiés au collège pour aborder le récit comique [6]. À l'université, les Fabliaux du Moyen Âge étaient au programme de l'agrégation de lettres modernes en 2024 [4].

Sources

  1. larousse.fr — https://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/fabliau/50877
  2. fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Fabliau
  3. archive.org — https://archive.org/stream/lesfabliauxtud00bd/lesfabliauxtud00bd_djvu.txt
  4. bnf.fr — https://www.bnf.fr/sites/default/files/2023-08/biblio_agregation_lettres_modernes_2024_fabliaux_0.pdf
  5. chaucer.fas.harvard.edu — https://chaucer.fas.harvard.edu/pages/fabliaux
  6. letourneur.etab.ac-caen.fr — https://letourneur.etab.ac-caen.fr/IMG/pdf/fabliaux.pdf
  7. chaucer.lib.utsa.edu — https://chaucer.lib.utsa.edu/items/show/268562
  8. larousse.fr — https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/dindon

Article vérifié le 23 octobre 2026. Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux. Une erreur ? Signalez-la.

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