« Fornication » : un mot d'Église entre ironie et faits divers
« Fornication » est un mot de théologie : dès 1694, l'Académie française le réserve au langage dogmatique. Employé pour un fait trivial, il crée un décalage comique, que Voltaire exploitait déjà. La presse actuelle l'utilise surtout pour rapporter des discours religieux ou, avec ironie, dans les faits divers, tandis que la presse satirique a longtemps affronté la censure.
Pourquoi le mot « fornication » fait-il sourire ?
Le comique du mot tient à son origine. La première édition du Dictionnaire de l'Académie française, en 1694, précise qu'il ne s'emploie guère que « dans le Dogmatique » et dans les discours graves touchant à la religion [1]. C'est un terme de confesseur, de théologien et de prédicateur.
Sorti de ce cadre, il produit un effet de décalage. Appliquer un mot de catéchisme à une situation de la vie courante revient à grossir le trait, comme si un juge lisait un acte d'accusation pour une peccadille. Le lecteur entend à la fois le sens du mot et la voix de celui qui le prononce.
Voltaire a exploité ce ressort. Le Littré le cite pour l'aveu d'un prince allemand du XVIe siècle, le landgrave Philippe de Hesse, et pour une scène de mari qui surprend sa femme, dans le Dictionnaire philosophique [2]. Le mot reste exact, mais le contexte le rend ironique.
Au XXe siècle, les romanciers soulignent la même rudesse. Dans Moïra (1950), Julien Green fait dire à un personnage que ce vocabulaire a quelque chose de déplaisant [3]. Le mot caractérise ainsi celui qui l'emploie : un moraliste, un dévot, ou quelqu'un qui joue à l'être.
Repères chronologiques
- 1960François Cavanna et Georges Bernier, dit le professeur Choron, créent le mensuel Hara-Kiri.
- 1961Première interdiction du journal.
- 1966Nouvelle interdiction.
- 1969Lancement d'une version hebdomadaire, Hara-Kiri Hebdo.
- Novembre 1970Après sa une sur la mort du général de Gaulle, l'hebdomadaire est interdit à la vente aux mineurs, à l'exposition et à l'affichage.
- Novembre 1970Une semaine plus tard, la même équipe lance Charlie Hebdo.
- 1994Le nouveau Code pénal supprime le délit d'outrage aux bonnes mœurs.
Comment le mot devient comique
- Un terme de théologie, réservé au « dogmatique » (Académie, 1694)
- Appliqué à une situation ordinaire ou à un personnage important
- Le lecteur perçoit l'écart entre la solennité du mot et la banalité du fait
- L'ironie vise celui qui emploie le mot plus que l'acte lui-même
Comment la presse l'emploie-t-elle aujourd'hui ?
Les exemples de presse relevés par le site La langue française montrent deux usages dominants [4]. Le premier consiste à rapporter un discours religieux. Le Point titre ainsi sur les propos du frère de Tariq Ramadan, qui associait fornication, adultère et épidémie de coronavirus, et The Times of Israël, dans un article consacré à la Turquie, rapporte une déclaration qui range la fornication parmi les plus grands péchés en islam [4].
Dans ces cas, le journaliste ne reprend pas le mot à son compte. Il cite un locuteur qui l'emploie au sens religieux, et le terme sert justement à marquer la distance entre la rédaction et le propos rapporté. Le mot fonctionne comme des guillemets.
Le second usage relève du fait divers. Un article sur des nuisances nocturnes dans un parking évoque des « actes de fornication » parmi les désagréments subis par les riverains [4]. Le registre solennel appliqué à une scène sordide produit un effet ironique.
Dans les deux cas, le mot n'est presque jamais neutre. Les journalistes qui veulent décrire des faits sans jugement parlent plutôt de relations sexuelles hors mariage, d'union libre ou de concubinage. « Fornication » signale un point de vue, religieux ou ironique.
Comment la presse satirique a-t-elle affronté la censure ?
Le rire sur les mœurs a eu un prix pour la presse satirique. Le mensuel Hara-Kiri, créé en 1960 par François Cavanna et Georges Bernier, dit le professeur Choron, est interdit une première fois en 1961, puis de nouveau en 1966 [5]. Il publiait notamment des images à caractère sexuel sous couvert de dérision [5].
En 1969, l'équipe lance une version hebdomadaire. En novembre 1970, après la mort du général de Gaulle, elle titre sur un « bal tragique à Colombey », par allusion à l'incendie d'une discothèque qui avait fait 146 morts quelques jours plus tôt [5]. Le ministre de l'Intérieur, Raymond Marcellin, fait interdire la vente du journal aux mineurs, son exposition et sa publicité par affichage [5].
Juridiquement, ce n'est pas une interdiction totale, mais l'effet est le même : un journal invisible en kiosque ne se vend plus [5]. Une semaine plus tard, la même équipe lance un nouveau titre, Charlie Hebdo [5]. Le nom renvoie à la fois à Charlie Brown, héros de bande dessinée, et à Charles de Gaulle [5].
Ce type de mesure s'inscrivait dans un arsenal plus large. Une loi du 15 mars 1957 permettait déjà aux officiers de police judiciaire de saisir, avant toute poursuite, les écrits et images contraires à la décence jugés dangereux pour la moralité publique [7]. L'épisode montre comment une mesure de protection des mineurs pouvait servir à frapper un journal pour son irrévérence.
Quel cadre légal encadre aujourd'hui l'humour sur les mœurs ?
La loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse reste le texte de référence. À l'origine, elle maintenait la répression des écrits et images obscènes [7]. Le délit d'outrage aux bonnes mœurs, issu du Code pénal de 1810, a disparu avec le nouveau Code pénal entré en vigueur le 1er mars 1994 [7].
La loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse est toujours en vigueur. Elle permet à l'État d'interdire la vente aux mineurs, l'exposition ou la publicité de certaines publications [6]. Depuis sa modification en 2011, elle vise notamment les contenus pornographiques, la haine et les atteintes à la dignité humaine [6].
Le contrôle a donc changé de nature. On ne poursuit plus un journal pour avoir moqué la morale sexuelle ou religieuse en tant que telle. Les limites portent désormais sur la protection des mineurs et sur d'autres infractions de presse, distinctes de la question des mœurs.
Questions fréquentes
Le mot « fornication » est-il péjoratif ?
Il n'est pas grossier, mais il porte un jugement. L'Académie le rattachait en 1694 au langage dogmatique, c'est-à-dire à la condamnation religieuse d'un péché [1]. Dans la presse, il sert surtout à citer un discours religieux ou à produire un effet ironique.
Pourquoi Hara-Kiri a-t-il été interdit en 1970 ?
En novembre 1970, l'hebdomadaire consacre sa une à la mort du général de Gaulle en la rapprochant d'un incendie meurtrier survenu quelques jours plus tôt. Le ministre de l'Intérieur interdit alors sa vente aux mineurs, son exposition et son affichage, ce qui revient à le faire disparaître des kiosques [5]. L'équipe lance Charlie Hebdo une semaine plus tard.
La presse satirique peut-elle encore être interdite aux mineurs ?
La loi du 16 juillet 1949 permet toujours d'interdire la vente aux mineurs, l'exposition ou la publicité de certaines publications [6]. Ses critères actuels visent notamment la pornographie, la haine et les atteintes à la dignité humaine, et non l'irrévérence en tant que telle.
Voltaire employait-il le mot avec ironie ?
Oui, souvent. Les exemples du Littré montrent qu'il l'applique à un prince protestant qui avoue ce péché, ou à une scène conjugale du Dictionnaire philosophique [2]. Le mot garde son sens religieux, mais le contexte le tourne en dérision.
Sources
- dictionnaire-academie.fr — https://dictionnaire-academie.fr/article/A1F0163
- dicocitations.com — https://www.dicocitations.com/definition_littre/10795/Fornication.php
- fr.wiktionary.org — https://fr.wiktionary.org/wiki/fornication
- lalanguefrancaise.com — https://www.lalanguefrancaise.com/dictionnaire/definition/fornication
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Hara-Kiri_(journal)
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_du_16_juillet_1949_sur_les_publications_destin%C3%A9es_%C3%A0_la_jeunesse
- bannedbooks.indiana.edu — https://bannedbooks.indiana.edu/items/show/37
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