Pourquoi la Bible appelle-t-elle l'idolâtrie une « fornication » ?

Que signifie fornication au sens figuré dans la Bible ?
Au sens figuré, la fornication désigne l'idolâtrie, c'est-à-dire l'infidélité d'un peuple ou d'une personne envers son Dieu. Cette image vient des prophètes hébreux, qui comparaient l'alliance entre Dieu et Israël à un mariage. Le Littré enregistre ce sens, illustré par la Bible de Sacy, et l'Apocalypse l'applique à la « grande prostituée ».
Sommaire
- D'où vient l'image de l'idolâtrie comme infidélité conjugale ?
- Comment les prophètes ont-ils développé la métaphore ?
- Que signifie la « grande prostituée » de l'Apocalypse ?
- Comment le grec et le latin chrétiens ont-ils transmis la métaphore ?
- Le sens figuré existe-t-il en français ?
- D'autres langues connaissent-elles ce sens figuré ?
- Ce sens est-il encore vivant aujourd'hui ?
- Questions fréquentes
- Sources
D'où vient l'image de l'idolâtrie comme infidélité conjugale ?
L'image naît dans la Bible hébraïque. Les prophètes y décrivent l'alliance entre Dieu et Israël comme un mariage, où Dieu est l'époux et le peuple l'épouse [2]. Dans ce cadre, adorer d'autres divinités revient à trahir son conjoint, et la langue emploie pour cela le verbe zanah, se prostituer [2].
Le livre des Juges dit ainsi du peuple qu'il s'est prostitué à d'autres dieux (Juges 2,17) [2]. L'Exode met en garde contre les repas partagés avec les peuples voisins, qui pourraient conduire Israël à suivre leurs divinités (Exode 34,15-16) [2]. La métaphore n'est donc pas un ornement isolé : elle structure une partie importante du discours prophétique.
Le vocabulaire de l'adultère sert aussi à la dire. Le verbe na'aph, qui désigne en hébreu l'adultère proprement dit, s'applique parfois au culte des idoles : Jérémie accuse Juda d'avoir commis l'adultère avec des pierres (Jérémie 3,9), et Ézéchiel reproche à Jérusalem et à Samarie leur adultère avec leurs idoles (Ézéchiel 23,37) [17]. Prostitution et adultère deviennent ainsi deux faces d'une même image.
Repères chronologiques
- VIIIe s. av. J.-C.Le livre d'Osée emploie le verbe zanah (se prostituer) pour l'idolâtrie d'Israël, selon la datation traditionnelle du prophète [2][16]
- VIe s. av. J.-C.Ézéchiel (chapitres 16 et 23) développe l'image de Jérusalem et de Samarie en épouses infidèles [2]
- Fin du Ier siècleL'Apocalypse applique porneia à l'infidélité religieuse et à la « grande prostituée » (Apocalypse 17) [3][4]
- XIIe siècleL'ancien français fornicacion couvre déjà la débauche, la prostitution et l'idolâtrie [5]
- 1545Une édition de la Bible de Luther représente la grande prostituée coiffée de la tiare pontificale [15]
- 1714Un commentaire biblique attribué à Madame Guyon écrit que l'Écriture traite l'idolâtrie de fornication [6]
- XIXe siècleLe Littré enregistre le sens figuré d'infidélité religieuse, avec des exemples de Sacy, Massillon et Voltaire [1]
- 1998-2005Des études universitaires (Connolly, Ben Zvi, Kelle) réexaminent la métaphore conjugale d'Osée [16]
Comment les prophètes ont-ils développé la métaphore ?
Le livre d'Osée en fait le cœur de son message. Le prophète reçoit l'ordre d'épouser une femme infidèle, et son mariage devient le symbole de la relation entre Dieu et son peuple (Osée 1,2) ; plus loin, il évoque un « esprit de prostitution » qui égare Israël (Osée 4,12) [2].
Osée est un prophète du VIIIe siècle avant notre ère, et de nombreux spécialistes datent l'essentiel de son livre du règne de Jéroboam II, roi d'Israël vers 793-753 avant notre ère [16]. L'introduction aux prophètes de la Bible de Jérusalem, citée par Wikipédia, souligne que ce livre est le premier à exprimer l'alliance en termes de mariage [16].
Ézéchiel pousse l'image plus loin dans deux longs chapitres. Au chapitre 16, Jérusalem est décrite en épouse infidèle ; au chapitre 23, Samarie et Jérusalem deviennent deux sœurs, Ohola et Oholiba [2]. Le même vocabulaire sert aussi à condamner les alliances politiques avec l'Égypte, l'Assyrie ou Babylone, perçues comme une infidélité envers Dieu [2].
Que signifie la « grande prostituée » de l'Apocalypse ?
Le Nouveau Testament reprend la métaphore. Dans l'Apocalypse, le mot grec porneia est employé à plusieurs reprises au sens figuré, notamment aux chapitres 14, 17, 18 et 19 [3]. Le verbe porneuō y désigne aussi l'alliance des rois et des marchands avec Babylone (Apocalypse 17,2 ; 18,3 et 18,9) [13]. Les lexiques bibliques rattachent explicitement cet emploi à l'image vétérotestamentaire de l'infidélité d'Israël [3].
La figure la plus célèbre est celle de la « grande prostituée » assise sur les grandes eaux, avec laquelle les rois de la terre se sont livrés à l'impudicité, selon la traduction de Louis Segond (Apocalypse 17,1-2) [4]. Le même passage ajoute que les habitants de la terre se sont enivrés du vin de son impudicité [4]. L'image du vin, qui associe l'ivresse à l'égarement religieux, a été reprise par les prédicateurs français : c'est elle que l'on retrouve dans le « vin de fornication » de Massillon, cité par le Littré [1].
Cette figure a reçu de nombreuses interprétations au fil des siècles. Beaucoup de spécialistes y voient un nom codé de la Rome païenne, en s'appuyant sur les « sept montagnes » d'Apocalypse 17,9, que l'on rapproche des sept collines de Rome ; une monnaie frappée sous Vespasien, vers 70, montre d'ailleurs Rome en femme assise sur sept collines [15]. D'autres auteurs, comme David Chilton, Kenneth Gentry ou Edmondo Lupieri, y lisent plutôt Jérusalem, détruite en 70 [15].
La figure a aussi servi les polémiques entre Églises. Au XVIe siècle, des réformateurs comme Martin Luther, Jean Calvin et John Knox y voient la papauté, et une édition de la Bible de Luther parue en 1545 représente la grande prostituée coiffée de la tiare pontificale [15]. La Confession de Westminster de 1646 identifie le pape à l'Antéchrist, tandis que d'autres mouvements ont proposé leurs propres lectures, sans qu'aucune ne fasse consensus [15]. Dans tous ces cas, le mot ne vise aucune conduite sexuelle précise.
Comment le grec et le latin chrétiens ont-ils transmis la métaphore ?
La métaphore est passée au grec avec la Septante, puis au latin avec la Vulgate, ce qui explique sa présence dans le vocabulaire chrétien d'Occident. La Septante, traduction grecque ancienne de la Bible hébraïque, rend le verbe zanah par porneuō, selon le lexique de Thayer, qui qualifie de tournure hébraïque l'emploi de ce verbe pour le culte des idoles [13]. Le dictionnaire LSJ relève de même que porneia y prend le sens figuré d'idolâtrie, par exemple en Osée 4,11 [12].
La Vulgate latine a gardé cette image avec le vocabulaire de la fornicatio. Au premier chapitre d'Osée, le prophète doit prendre une « femme de fornications », car la terre s'est livrée à la fornication loin du Seigneur ; au chapitre 4, un « esprit de fornications » égare le peuple (spiritus fornicationum) [11]. C'est cette traduction latine que les auteurs chrétiens ont lue et commentée pendant tout le Moyen Âge.
Augustin d'Hippone en offre un exemple célèbre. Dans ses Confessions (livre I, 13, 21), il écrit « fornicabar abs te », je forniquais loin de toi, pour décrire sa jeunesse détournée de Dieu [14]. Il évoque alors l'époque où il pleurait la mort de Didon en lisant l'Énéide, sans s'inquiéter de son propre éloignement spirituel [14]. Le verbe n'a ici aucun sens sexuel : il désigne une infidélité de l'âme.
Le sens figuré existe-t-il en français ?
Oui, et dès l'origine. Etymonline relève qu'en ancien français, au XIIe siècle, fornicacion pouvait déjà désigner l'idolâtrie, à côté de la débauche et de la prostitution [5]. Le Littré, au XIXe siècle, donne un second sens figuré : l'infidélité du peuple juif qui abandonnait le vrai Dieu pour des dieux étrangers [1].
Le Littré illustre ce sens par plusieurs exemples. La Bible de Sacy parle de fornication pour celui qui se tourne vers les magiciens et les devins (Lévitique 20,6), puis pour un roi qui entraîne les habitants de Jérusalem dans l'infidélité religieuse (deuxième livre des Paralipomènes, 21,11) ; Massillon, prédicateur de la fin du règne de Louis XIV, évoque dans un sermon le « vin de fornication » [1]. Voltaire, cité dans la même entrée, explique que le mot a servi à traduire les infidélités d'Israël parce que les prophètes les appelaient impuretés et souillures [1]. Ses autres emplois du mot sont présentés dans l'article sur la fornication chez les écrivains français.
Le Wiktionnaire cite en outre un commentaire de 1714 sur les livres de Josué, des Juges et de Ruth, attribué à Madame Guyon, où il est écrit que l'Écriture « traite l'idolâtrie, de fornication & de prostitution » [6]. Le sens figuré relevait donc d'un savoir partagé par les lecteurs de la Bible.
D'autres langues connaissent-elles ce sens figuré ?
L'anglais a connu un phénomène proche avec adultery. Etymonline note qu'en anglais médiéval ce mot pouvait désigner aussi l'idolâtrie ou l'hérésie [8]. L'Oxford English Dictionary, cité par Wikipédia, enregistre de son côté pour fornication un sens figuré : l'abandon de Dieu pour des idoles [18]. Le parallèle montre que la métaphore biblique s'est imposée dans plusieurs langues européennes.
L'italien a développé un sens figuré différent. Le dictionnaire Treccani signale que fornicazione peut désigner une entente secrète avec des adversaires ou des concurrents [7]. On reste dans l'idée d'une alliance coupable, mais transposée dans le champ politique ou commercial.
Ce sens est-il encore vivant aujourd'hui ?
En français courant, le sens figuré a pratiquement disparu. Le Larousse ne retient plus que les sens de relations hors mariage et de relations sexuelles en général [9]. Le Wiktionnaire et le site La langue française continuent en revanche de mentionner, dans le cadre du christianisme, le sens d'idolâtrie [6][10].
Le sens survit surtout dans les études bibliques et dans certains milieux religieux, où l'on parle parfois de fornication ou de prostitution spirituelle. Pour comprendre un texte ancien qui emploie le mot, il faut donc toujours se demander s'il parle de conduite sexuelle ou d'infidélité religieuse.
Le contexte suffit en général à trancher. Quand le mot s'applique à un peuple, à une ville ou à des rois, comme chez les prophètes ou dans l'Apocalypse, il s'agit presque toujours du sens figuré. Quand il s'applique à des personnes et à leur conduite, comme dans les lettres de Paul, le sens propre domine, même si les deux se mêlent parfois [3]. Les mots hébreux et grecs en jeu sont comparés dans l'article sur porneia, zanah et zinā.
La métaphore elle-même fait aujourd'hui l'objet d'un débat universitaire. Tristanne J. Connolly, dans la revue Feminist Theology en 1998, y voit le reflet du mariage tel qu'on le concevait à l'époque et d'une relation inégale entre Dieu et Israël [16]. Ehud Ben Zvi, en 2004, souligne que le rôle donné à l'épouse infidèle suppose des auteurs et des lecteurs masculins, tandis que Brad E. Kelle, en 2005, étudie ces images sexuelles comme une rhétorique de l'apostasie [16].
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la fornication spirituelle ?
L'expression désigne, dans le vocabulaire religieux, l'infidélité envers Dieu, en particulier l'idolâtrie. Elle reprend l'image biblique de l'alliance comme mariage. Le Littré enregistre ce sens figuré pour le mot fornication.
Qui est la grande prostituée de l'Apocalypse ?
C'est une figure symbolique décrite au chapitre 17 de l'Apocalypse, avec laquelle les rois de la terre se sont livrés à l'impudicité. Les interprétations varient selon les époques et les traditions : Rome païenne, Jérusalem, puissance politique corruptrice ou cible de polémiques entre Églises. Aucune lecture ne fait consensus.
Pourquoi les prophètes parlaient-ils de prostitution pour l'idolâtrie ?
Parce qu'ils décrivaient l'alliance entre Dieu et Israël comme un mariage. Se tourner vers d'autres dieux revenait alors à être infidèle, et le verbe hébreu zanah, se prostituer, servait à le dire. Osée et Ézéchiel ont particulièrement développé cette image.
Que veut dire « vin de fornication » ?
L'expression désigne l'ivresse de l'égarement religieux, non une conduite sexuelle. Elle vient de l'Apocalypse (17,2), où les habitants de la terre s'enivrent du vin de la grande prostituée. Le prédicateur Massillon l'a reprise dans un sermon cité par le Littré.
Pourquoi des protestants ont-ils associé la grande prostituée à Rome ?
Au XVIe siècle, des réformateurs comme Luther, Calvin et Knox ont lu dans cette figure une image de la papauté, dans le cadre de leur rupture avec l'Église catholique. Une édition de la Bible de Luther parue en 1545 la représente coiffée de la tiare pontificale. Cette lecture polémique n'est pas celle de l'exégèse catholique, et de nombreux spécialistes y voient plutôt la Rome païenne du Ier siècle.
Que signifie « fornicabar abs te » chez saint Augustin ?
La phrase, tirée des Confessions (livre I, 13, 21), signifie « je forniquais loin de toi », c'est-à-dire « je t'étais infidèle ». Augustin y désigne son éloignement de Dieu dans sa jeunesse, lorsqu'il pleurait la mort de Didon dans l'Énéide. Le verbe latin y a un sens entièrement figuré.
Le mot fornication a-t-il un sens figuré hors de la religion ?
Oui, en italien. Le dictionnaire Treccani signale que fornicazione peut désigner une entente secrète avec des adversaires ou des concurrents. En français, le sens figuré du mot reste lié au vocabulaire religieux de l'idolâtrie.
Sources
- littre.reverso.net — https://littre.reverso.net/dictionnaire-francais/definition/fornication
- biblehub.com — https://biblehub.com/hebrew/2181.htm
- biblehub.com — https://biblehub.com/greek/4202.htm
- biblegateway.com — https://www.biblegateway.com/passage/?search=Apocalypse+17%3A1-2&version=LSG
- etymonline.com — https://www.etymonline.com/word/fornication
- fr.wiktionary.org — https://fr.wiktionary.org/wiki/fornication
- treccani.it — https://www.treccani.it/vocabolario/fornicazione/
- etymonline.com — https://www.etymonline.com/word/adultery
- larousse.fr — https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/fornication/34678
- lalanguefrancaise.com — https://www.lalanguefrancaise.com/dictionnaire/definition/fornication
- biblegateway.com — https://www.biblegateway.com/passage/?search=Osee+1%3A2%3BOsee+4%3A12&version=VULGATE
- lsj.gr — https://lsj.gr/wiki/%CF%80%CE%BF%CF%81%CE%BD%CE%B5%CE%AF%CE%B1
- biblehub.com — https://biblehub.com/greek/4203.htm
- thelatinlibrary.com — https://www.thelatinlibrary.com/augustine/conf1.shtml
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Whore_of_Babylon
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Book_of_Hosea
- biblehub.com — https://biblehub.com/hebrew/5003.htm
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Fornication
Article vérifié le 23 octobre 2026. Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux. Une erreur ? Signalez-la.


