Histoire

Le droit de cuissage a-t-il existé ? Ce que disent les historiens

Par la rédaction de fornication.frVérifié le Lecture : 9 min9 sources
Illustration : un médaillon avec un parchemin, devant le Sacré-Cœur de Montmartre, entouré de passants d'aujourd'hui
L'essentiel

Le droit de cuissage a-t-il vraiment existé au Moyen Âge ?

Non, selon les historiens : le droit de cuissage, qui aurait permis au seigneur de passer la nuit de noces avec la mariée, n'a laissé aucune preuve directe. Les sources montrent des redevances payées au seigneur lors de certains mariages. Alain Boureau a montré en 1995 comment ce mythe s'est construit et transmis du XIIIe au XXe siècle.

Sommaire
  1. Qu'appelle-t-on le droit de cuissage ?
  2. Que montrent les sources médiévales ?
  3. Comment la légende s'est-elle construite ?
  4. Quel rôle a joué Le Mariage de Figaro ?
  5. Le débat des historiens est-il clos ?
  6. Pourquoi parle-t-on encore de droit de cuissage au travail ?
  7. Questions fréquentes
  8. Sources

Qu'appelle-t-on le droit de cuissage ?

Le droit de cuissage désigne un droit féodal supposé, qui aurait autorisé le seigneur à passer la première nuit avec l'épouse d'un de ses dépendants. L'Encyclopædia Britannica le présente comme un droit « dont on dit qu'il a existé » dans l'Europe médiévale [1]. Le latin parle de jus primae noctis, le « droit de la première nuit », et l'on rencontre aussi l'expression « droit du seigneur ».

Les dictionnaires actuels tiennent compte de ce doute. Le Larousse fait venir le mot « cuissage » de « cuisse » et définit le droit de cuissage comme un « droit légendaire » attribué aux seigneurs, celui de passer la nuit de noces avec la femme d'un serf [9]. Il lui donne pour synonyme « droit de culage » [9]. L'adjectif « légendaire » résume l'état des connaissances.

Le conditionnel est de rigueur. Pour l'historien Patrick Boucheron, professeur au Collège de France, ce droit n'a « certainement pas existé » au Moyen Âge sous la forme d'un jus primae noctis [3]. La Britannica note par ailleurs que des coutumes comparables ont été décrites dans d'autres sociétés [1].

La question n'est donc pas de savoir si des seigneurs ont commis des abus, mais si un droit reconnu, inscrit dans les coutumes et exigible, a existé. C'est sur ce point que les historiens répondent par la négative. Les autres idées reçues sur la sexualité médiévale sont présentées dans notre article sur l'Église et la chair au Moyen Âge.

Repères chronologiques

  1. 1247La Chanson des vilains de Verson constitue l'une des premières étapes de la fable selon Patrick Boucheron.
  2. 1556Le jurisconsulte Jean Papon évoque la coutume, autre jalon de la tradition savante.
  3. 1756Voltaire en parle dans l'Essai sur les mœurs.
  4. 27 avril 1784Première du Mariage de Figaro de Beaumarchais, où le comte songe à rétablir un « droit du seigneur ».
  5. 1854-1882Grande controverse savante sur la réalité de ce droit.
  6. 22 juillet 1992Première définition pénale du harcèlement sexuel en France.
  7. 1995Alain Boureau publie Le Droit de cuissage. La fabrication d'un mythe.
  8. 4 mai 2012Le Conseil constitutionnel abroge l'ancienne définition du harcèlement sexuel, jugée trop imprécise.

Que montrent les sources médiévales ?

Les sources médiévales montrent des redevances liées au mariage, pas un droit sexuel du seigneur. Selon la Britannica, les indices invoqués pour l'Europe ne sont qu'indirects : ils reposent sur des paiements que les dépendants versaient pour échapper à l'exercice de certains droits seigneuriaux [1]. Ces droits liés au mariage étaient presque toujours rachetés en argent [1].

Le formariage en est un exemple. Le Larousse le définit comme le mariage contracté par un serf hors de la seigneurie, ou avec une personne d'une autre condition que la sienne [2]. Ce type d'union relevait des droits seigneuriaux liés au mariage, que la Britannica décrit comme presque toujours rachetés par un paiement [1].

La Britannica en tire une conclusion prudente : le prétendu droit n'aurait été, en pratique, qu'une taxe de plus [1]. Le symbole a pu survivre dans le vocabulaire alors que la réalité était fiscale. C'est ce glissement entre le mot et la chose qu'Alain Boureau a reconstitué.

Boureau a passé au crible les textes invoqués à l'appui de la coutume ; un chapitre de son livre s'intitule, dans sa traduction anglaise, « Seventy-two Proofs », soixante-douze preuves [4]. Replacés dans leur contexte, presque tous ces indices s'évanouissent, résume l'éditeur de la traduction parue en 1998 aux Presses de l'université de Chicago [4].

Comment la légende s'est-elle construite ?

La légende s'est construite par couches successives, chaque époque l'utilisant contre un adversaire. Selon la présentation de l'ouvrage de Boureau, la croyance a survécu sept cents ans, et chaque période a tourné cette coutume imaginaire à son profit [4]. À la fin du Moyen Âge, des partisans du roi agitent déjà le spectre du droit de cuissage pour dresser l'opinion contre les seigneurs locaux [4].

Patrick Boucheron, titulaire au Collège de France de la chaire Histoire des pouvoirs en Europe occidentale (XIIIe-XVIe siècle), retrace dans son cours du 28 janvier 2025 consacré à « la tyrannie masculine » les étapes de ce qu'il tient pour une fable historiographique [3]. Il cite la Chanson des vilains de Verson, datée de 1247, puis le jurisconsulte Jean Papon en 1556, et enfin Voltaire, qui évoque la coutume dans son Essai sur les mœurs en 1756 [3].

La Révolution donne au mythe une fonction politique nouvelle. Ses partisans en font une preuve de la corruption de l'Ancien Régime [4]. Le contexte juridique de cette rupture avec l'ordre ancien est présenté dans notre article sur la Révolution et les crimes religieux.

L'Église n'est pas épargnée par la légende. Boureau consacre un chapitre de son livre au « droit de cuissage ecclésiastique », c'est-à-dire aux récits qui prêtaient ce privilège à des seigneurs d'Église [4].

Le XIXe siècle en fait une affaire savante. Entre 1854 et 1882, la réalité de ce droit fait l'objet de ce que Boureau appelle, dans un titre de chapitre, une « grande dispute » [4]. Pour Boucheron, ces querelles autour d'un droit seigneurial imaginaire mettaient à l'épreuve la notion même d'ordre social [3]. Le cinéma prend ensuite le relais : la présentation du livre de Boureau cite des films récents comme Braveheart [4].

Quel rôle a joué Le Mariage de Figaro ?

Le Mariage de Figaro de Beaumarchais a popularisé le thème auprès d'un large public à la veille de la Révolution [5]. Dans la pièce, le comte Almaviva, mari volage, cherche à séduire Suzanne, la fiancée de Figaro, et « songe à rétablir certain droit du seigneur sur les jeunes mariées » [6]. Le verbe « rétablir » suppose que ce droit, dans la fiction, avait été aboli. Le dénouement tourne le projet en dérision : Suzanne feint d'accepter un rendez-vous, et c'est la comtesse qui prend sa place [6].

La comédie fait scandale dans la société parisienne, selon l'Opéra national de Paris [6]. La pièce a eu du mal à voir le jour. Louis XVI refuse d'abord de l'autoriser, avant de céder aux pressions de la cour et de la famille royale [5]. La première a lieu le mardi 27 avril 1784 à Paris, sur la scène qui est aujourd'hui l'Odéon ; la pièce atteint ensuite la centième représentation, un record pour l'époque [5].

Le succès dépasse les frontières. L'empereur Joseph II interdit la pièce au théâtre de Vienne en 1785, mais Mozart en tire l'année suivante un opéra bouffe en quatre actes, Les Noces de Figaro, créé en 1786 [6]. L'Opéra national de Paris l'a encore programmé lors de sa saison 2021-2022, en rappelant dans son résumé le projet du comte [6]. Dans une communication à l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, en 1984, Georges Sion juge que le livret de Lorenzo Da Ponte « dépolitise » la pièce [5].

Beaumarchais n'invente pas la coutume, que Voltaire évoquait déjà [3], mais il lui donne un visage : celui d'un grand seigneur qui use de son rang pour obtenir les faveurs d'une domestique [6].

Le débat des historiens est-il clos ?

Sur l'existence d'un droit reconnu, les historiens cités ici concordent : aucun ne retient l'hypothèse d'un jus primae noctis appliqué en Europe [1] [3]. Le livre d'Alain Boureau, Le Droit de cuissage. La fabrication d'un mythe, paru en 1995, sert de référence au cours de Patrick Boucheron [3]. Sa présentation l'affirme sans détour : le droit de cuissage est un mythe [4].

Le débat s'est déplacé vers une autre question : que révèle ce mythe des rapports de pouvoir entre hommes et femmes ? Patrick Boucheron souligne l'apport de Marie-Victoire Louis, qui a mis en évidence l'ambivalence des rapports entre le fait et le droit en matière de violences faites aux femmes [3]. L'absence d'un droit écrit ne dit rien, en effet, des abus que des hommes puissants ont pu commettre sans titre légal.

Le même cours évoque un cas de harcèlement sexuel à Bologne en 1351, signe que la question des abus de pouvoir ne date pas d'hier [3]. Il renvoie aussi à un texte de Geneviève Fraisse sur l'usage actuel de l'expression, intitulé « Entre fiction et trivialité » [3].

La Britannica rappelle que de nombreux chercheurs se sont penchés sur le problème, sans pouvoir produire de preuve directe [1]. Les points de vue se complètent plus qu'ils ne s'opposent. La Britannica insiste sur la dimension fiscale [1], Boureau sur la fabrication du récit [4], Marie-Victoire Louis et Patrick Boucheron sur ce que le mythe dit de la domination masculine [3].

Pourquoi parle-t-on encore de droit de cuissage au travail ?

On parle encore de droit de cuissage pour désigner, de façon imagée, le chantage sexuel exercé par un supérieur sur une subordonnée. En 1994, Marie-Victoire Louis publie Le Droit de cuissage. France, 1860-1930, qui reprend l'expression pour une époque où il n'est plus question de seigneurs [3]. Le mot sert alors à nommer l'abus d'une position de pouvoir.

Le droit pénal a fini par nommer ces faits. La loi du 22 juillet 1992 donne une première définition du harcèlement sexuel, qui vise la personne abusant de l'autorité que lui confèrent ses fonctions [7]. Le texte est réécrit en 1998, puis le 17 janvier 2002, avec la formule « harceler autrui dans le but d'obtenir des faveurs de nature sexuelle » [7].

Le 4 mai 2012, le Conseil constitutionnel abroge cette définition, jugée trop imprécise au regard du principe de légalité des délits et des peines, avec effet immédiat le 5 mai [7]. Une nouvelle rédaction figure aujourd'hui à l'article 222-33 du Code pénal : le harcèlement sexuel est un délit puni de deux ans d'emprisonnement et de 30 000 euros d'amende, avec des peines aggravées en cas d'abus d'autorité [8]. Un salarié qui en est l'auteur s'expose aussi à une sanction disciplinaire [8].

Questions fréquentes

Le droit de cuissage a-t-il existé ?

Non, pas comme droit reconnu. Les historiens n'en ont trouvé aucune preuve directe, et les indices invoqués renvoient à des redevances de mariage rachetées en argent [1]. Alain Boureau a montré en 1995 qu'il s'agit d'un mythe construit sur plusieurs siècles [3] [4].

Que veut dire jus primae noctis ?

C'est l'expression latine pour « droit de la première nuit ». Elle désigne le droit supposé du seigneur de passer la nuit de noces avec l'épouse d'un dépendant, dont l'existence en Europe n'est attestée que de façon indirecte [1]. Le Larousse parle d'un « droit légendaire » [9].

Qu'est-ce que le formariage ?

C'est le mariage d'un serf hors de la seigneurie, ou avec une personne d'une autre condition, selon le Larousse [2]. Les seigneurs exigeaient des redevances sur de tels mariages, et ces paiements ont parfois été lus, à tort, comme la trace d'un droit de cuissage [1].

Qui a inventé le mythe du droit de cuissage ?

Personne seul : le mythe s'est formé par étapes. Patrick Boucheron cite la Chanson des vilains de Verson (1247), le juriste Jean Papon (1556) et Voltaire (1756) [3]. Les partisans de la Révolution l'ont ensuite utilisé contre l'Ancien Régime [4].

Le droit de cuissage est-il dans Le Mariage de Figaro ?

Oui, sous le nom de « droit du seigneur ». Le comte Almaviva songe à le rétablir pour séduire Suzanne, la fiancée de Figaro [6]. La pièce de Beaumarchais est créée le 27 avril 1784 [5].

Que signifie droit de cuissage aujourd'hui ?

L'expression désigne de façon imagée le chantage sexuel d'un supérieur sur une personne placée sous son autorité. Marie-Victoire Louis l'a appliquée dès 1994 à la période 1860-1930 [3]. En droit, on parle de harcèlement sexuel.

Le harcèlement sexuel est-il puni en France ?

Oui. C'est un délit prévu par l'article 222-33 du Code pénal, puni de deux ans d'emprisonnement et de 30 000 euros d'amende, davantage en cas d'abus d'autorité [8]. Une première définition datait de la loi du 22 juillet 1992 [7].

Sources

  1. britannica.com — https://www.britannica.com/print/article/532829
  2. larousse.fr — https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/formariage
  3. college-de-france.fr — https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/le-sexe-du-pouvoir/la-tyrannie-masculine
  4. chicagoreference.com — https://chicagoreference.com/ucp/books/book/chicago/L/bo3629910.html
  5. arllfb.be — https://www.arllfb.be/ebibliotheque/communications/sion09061984.pdf
  6. operadeparis.fr — https://www.operadeparis.fr/saison-21-22/opera/les-noces-de-figaro
  7. conseil-constitutionnel.fr — https://www.conseil-constitutionnel.fr/decision/2012/2012240QPC.htm
  8. code.travail.gouv.fr — https://code.travail.gouv.fr/fiche-ministere-travail/le-harcelement-sexuel
  9. larousse.fr — https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/cuissage

Article vérifié le 23 octobre 2026. Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux. Une erreur ? Signalez-la.

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