De la loi de 1920 à la pilule : la contraception a-t-elle changé les mœurs ?

Depuis quand la contraception est-elle autorisée en France ?
En France, la contraception est autorisée depuis la loi Neuwirth du 28 décembre 1967, qui abroge l'interdiction posée en 1920. Ses décrets ne paraissent qu'entre 1969 et 1972, et une loi de 1974 ouvre le remboursement et l'accès des mineures. En séparant sexualité et procréation, la pilule a contribué à banaliser les relations hors mariage. [1] [2]
Sommaire
- Que disait la loi de 1920 ?
- Comment la contraception moderne arrive-t-elle en France ?
- Que change la loi Neuwirth de 1967 ?
- Pourquoi l'Église catholique s'y oppose-t-elle ?
- Comment l'accès à la contraception a-t-il évolué depuis 1975 ?
- Quelles contraceptions utilise-t-on aujourd'hui en France ?
- Quels effets la contraception a-t-elle eus sur les mœurs ?
- Questions fréquentes
- Sources
Que disait la loi de 1920 ?
La loi du 31 juillet 1920 interdisait la contraception et jusqu'à l'information sur les moyens contraceptifs [1] [14]. Elle est votée au lendemain de la Première Guerre mondiale, alors que la France s'inquiète de sa natalité. Elle réprime aussi la provocation à l'avortement, lui-même déjà puni par l'article 317 du Code pénal de 1810 [10].
La limitation des naissances n'était pourtant pas nouvelle. L'historien Jean-Louis Flandrin a confronté les découvertes des démographes sur l'apparition précoce de la limitation des naissances en France aux normes juridiques et religieuses de l'ancienne société [11]. Il avait consacré dès 1970 un livre, L'Église et le contrôle des naissances, aux rapports entre la doctrine chrétienne et ces pratiques [11]. La nouveauté du XXe siècle tient à l'efficacité des méthodes et au débat public qui les entoure.
Pendant près d'un demi-siècle, la contraception moderne reste donc hors la loi. Les couples continuent de recourir à des méthodes anciennes, et l'avortement clandestin persiste. En octobre 1955, le journaliste Jacques Derogy publie dans Libération une enquête sur ces avortements [7].
Repères chronologiques
- 31 juillet 1920Une loi interdit la contraception et même l'information sur les moyens contraceptifs.
- 8 mars 1956Fondation de la Maternité heureuse, qui devient en 1960 le Mouvement français pour le planning familial.
- 1960Aux États-Unis, la première pilule contraceptive est autorisée.
- 1961Premier centre du Planning familial, encore clandestin, à Grenoble.
- 28 décembre 1967La loi Neuwirth autorise la contraception ; ses décrets paraissent de 1969 à 1972.
- 25 juillet 1968Paul VI publie Humanae vitae et condamne la contraception artificielle.
- 4 décembre 1974Remboursement par la Sécurité sociale et suppression de l'autorisation parentale pour les mineures.
- 1975La loi Veil légalise l'interruption volontaire de grossesse, d'abord pour cinq ans.
Part des naissances hors mariage en France (INSEE, séries de janvier et juillet 2026)
| Année | Naissances vivantes | Part hors mariage |
|---|---|---|
| 2014 | 818 565 | 58,5 % |
| 2016 | 783 640 | 59,7 % |
| 2018 | 758 590 | 60,3 % |
| 2020 | 735 196 | 62,2 % |
| 2022 | 725 997 | 65,2 % (en partie affecté par les nouveaux bulletins) |
| 2023 | 677 803 | 58,5 % (bulletins rénovés : rupture de série) |
| 2024 | 660 787 | 59,7 % |
| 2025 | 643 905 | 59,8 % |
Comment la contraception moderne arrive-t-elle en France ?
La contraception moderne arrive en France par l'action militante du Planning familial, avant même d'être légale. Le 8 mars 1956, la gynécologue Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé et la sociologue Évelyne Sullerot fondent la Maternité heureuse [2] [15]. L'association rejoint en 1958 la Fédération internationale pour la planification familiale, puis devient en juin 1960 le Mouvement français pour le planning familial [2].
Le premier centre du Planning, encore clandestin, ouvre à Grenoble en 1961, puis d'autres à Paris [2]. Le mouvement revendique 100 000 adhérents en 1965 [2]. En 1966, une permanence ouvre dans un dispensaire étudiant de la MNEF, sans doute la première en milieu étudiant [2].
Pendant ce temps, la pilule apparaît aux États-Unis. Le laboratoire qui la fabrique avait d'abord présenté son produit, l'Enovid, comme traitement des troubles menstruels en 1957, avant d'en demander l'autorisation comme contraceptif oral [3]. L'agence fédérale du médicament (FDA) l'autorise pour cet usage en 1960 [3] [4].
Que change la loi Neuwirth de 1967 ?
La loi Neuwirth autorise l'usage des contraceptifs, dont la pilule, mais leur accès reste longtemps encadré. Entre 1958 et 1967, onze propositions de loi sur le sujet avaient été déposées sans jamais être inscrites à l'ordre du jour, et François Mitterrand s'était prononcé pour la légalisation de la pilule pendant la campagne présidentielle de 1965 [1].
Proposée par le député gaulliste Lucien Neuwirth, la loi n° 67-1176 du 28 décembre 1967 est relative à la régulation des naissances [1]. Son intitulé précise qu'elle abroge les articles L. 648 et L. 649 du Code de la santé publique [1]. Elle est adoptée à main levée, avec les voix d'une partie de la majorité et de toute l'opposition, face à des députés conservateurs qui relaient les associations catholiques et l'Ordre des médecins [1].
La presse surnomme alors son auteur « Lulu la pilule » [1], mais l'application est lente : les décrets ne paraissent qu'entre 1969 et 1972, freinés par l'administration ; certains produits exigent une autorisation spécifique et les stérilets sont réservés aux médecins [1]. Pour les mineures, alors âgées de moins de 21 ans, l'accès aux contraceptifs reste subordonné à l'autorisation écrite d'un parent [1] [14].
La loi du 4 décembre 1974 autorise enfin le remboursement par la Sécurité sociale et supprime l'autorisation parentale pour les mineures [1] [14]. La même année, sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing, la majorité civile est abaissée à 18 ans [13]. L'année suivante, la loi Veil légalise l'avortement, d'abord pour cinq ans [10].
Pourquoi l'Église catholique s'y oppose-t-elle ?
L'Église catholique s'oppose à la contraception artificielle parce qu'elle refuse de séparer l'acte conjugal de la procréation. Le 25 juillet 1968, Paul VI publie l'encyclique Humanae vitae [5]. Il y déclare illicite toute action qui rend la procréation impossible, avant, pendant ou après l'acte conjugal [5]. Seules les méthodes naturelles restent admises, et pour des motifs sérieux [6].
L'argument porte directement sur les mœurs. Le texte prévient que les méthodes artificielles ouvriraient la voie à l'infidélité conjugale et à un abaissement général de la moralité, surtout chez les jeunes [5]. Il craint aussi que l'homme en vienne à considérer la femme comme un simple instrument de plaisir [5].
La commission d'experts réunie par le pape s'était pourtant prononcée majoritairement pour une ouverture [6]. L'encyclique provoque une contestation sans précédent : plus de deux cents théologiens catholiques affirment publiquement que les couples peuvent suivre leur conscience [6]. En novembre 1968, une note pastorale des évêques de France admet que la contraception est toujours un désordre, mais pas toujours une faute [6].
Comment l'accès à la contraception a-t-il évolué depuis 1975 ?
Depuis 1975, l'accès à la contraception s'est élargi par étapes, jusqu'à la gratuité pour les jeunes et pour la contraception d'urgence. La publicité pour les contraceptifs n'est autorisée qu'en 1991 [2]. La pilule du lendemain arrive sur le marché français en avril 1999, et depuis 2002 les pharmacies doivent la délivrer gratuitement aux mineures [19].
La loi de financement de la Sécurité sociale du 23 décembre 2022 (loi n° 2022-1616, article 32) étend cette gratuité à toutes les femmes, sans condition d'âge [19]. En 2026, selon l'Assurance maladie, la contraception d'urgence hormonale est ainsi délivrée gratuitement, sans ordonnance et sans avance de frais [17].
Les jeunes femmes de moins de 26 ans bénéficient d'un parcours sans avance de frais qui couvre la consultation, les contraceptifs remboursables et certains examens [17]. Au-delà, ces contraceptifs sont remboursés à 65 %, et certains préservatifs sont pris en charge à 100 % en pharmacie, sans ordonnance [17].
Le droit à l'avortement a suivi un chemin parallèle. Le délai légal est porté à 12 semaines de grossesse en 2001, puis à 14 semaines en 2022 [10]. En 2024, le Parlement réuni en Congrès inscrit la liberté de recourir à l'avortement dans la Constitution, par 780 voix contre 72 [10].
Quelles contraceptions utilise-t-on aujourd'hui en France ?
Le stérilet et la pilule sont aujourd'hui les deux méthodes les plus utilisées en France, le stérilet étant désormais légèrement en tête. Selon l'enquête nationale Contexte des sexualités en France (CSF-2023), publiée par l'ANRS en novembre 2024 et menée auprès de 31 518 personnes, 27,7 % des femmes de 18 à 49 ans exposées à un risque de grossesse utilisent un stérilet, contre 26,8 % pour la pilule [16].
Le recul de la pilule est rapide : elle concernait 55,8 % de ces femmes en 2005 et 36,4 % en 2016 [16]. Chez les 18-29 ans, son usage est passé de 54,3 % à 36,6 % entre 2016 et 2023 [16]. Elle reste en revanche la méthode la plus courante avant 18 ans : 48,4 % des jeunes filles de 15 à 17 ans concernées l'utilisent [16]. La crise des pilules de troisième et quatrième générations a joué un rôle : en 2012, une plainte est déposée en France après un accident vasculaire cérébral attribué à l'une d'elles, et le débat porte sur un risque de thrombose veineuse plus élevé qu'avec les pilules plus anciennes [18].
La protection reste élevée au début de la vie sexuelle. Parmi les personnes dont le premier rapport date de 2019 à 2023, 87,2 % des femmes et 92,3 % des hommes déclarent avoir utilisé une contraception, le plus souvent le préservatif [16]. Ce taux est un peu inférieur au maximum observé chez les femmes entrées dans la vie sexuelle en 2004-2006, soit 98,3 % [16]. Ces résultats sont présentés plus en détail dans notre article sur les enquêtes nationales sur la sexualité.
Quels effets la contraception a-t-elle eus sur les mœurs ?
La contraception moderne a dissocié, pour la première fois de façon fiable, sexualité et procréation, ce qui a rendu les relations hors mariage moins risquées et plus admises. Les historiens de la révolution sexuelle y voient l'un de ses moteurs : la pilule donne aux femmes un moyen plus simple et plus sûr de maîtriser leur fécondité [12]. La peur d'une grossesse, qui pesait sur les relations hors mariage, recule.
Il faut cependant nuancer la chronologie. Les attitudes changent avant la loi : dès 1961, 66 % des 16-24 ans jugent normales ou positives les relations avant le mariage [7]. Et au moment de Mai 68, la pilule, autorisée sur le papier, reste encore peu répandue [13], comme le rappelle notre article sur la révolution sexuelle et Mai 68.
Les effets à long terme sont nets dans la démographie. Selon l'INSEE, plus de la moitié des enfants naissent aujourd'hui de parents non mariés : 58,5 % en 2014, 62,2 % en 2020, puis 59,7 % en 2024 et 59,8 % en 2025 [8][20]. La série est rompue en 2023 : les bulletins de naissance rénovés cette année-là demandent explicitement si les parents sont mariés, ce qui explique le passage de 65,2 % en 2022 à 58,5 % en 2023 [8][20].
L'INED soulignait en 2023 que la France est le pays d'Europe où la fécondité hors mariage est la plus forte [9]. Ces chiffres traduisent moins une hausse de la fornication, au sens ancien du mot, que la banalisation de la vie en couple sans mariage, détaillée dans notre article sur les naissances hors mariage.
Questions fréquentes
Depuis quand la pilule est-elle légale en France ?
Depuis la loi Neuwirth du 28 décembre 1967 [1]. Ses décrets d'application ne sont parus qu'entre 1969 et 1972. Le remboursement et l'accès des mineures sans accord parental datent de la loi du 4 décembre 1974.
Qui était Lucien Neuwirth ?
Lucien Neuwirth était un député gaulliste, auteur de la proposition de loi qui a légalisé la contraception en 1967 [1]. La presse l'avait surnommé « Lulu la pilule ». Son texte a mis fin à l'interdiction posée par la loi de 1920.
La pilule a-t-elle provoqué la révolution sexuelle ?
Elle en est l'un des moteurs, car elle sépare sexualité et procréation [12]. Mais les mentalités évoluaient déjà avant 1967, et la pilule était encore peu diffusée en 1968 [7] [13]. Elle a surtout accompagné et accéléré un changement en cours.
Combien d'enfants naissent hors mariage en France ?
Selon l'INSEE, 59,8 % des enfants nés en 2025 avaient des parents non mariés, après 59,7 % en 2024 [20]. La part dépasse la moitié des naissances sur toute la série publiée, depuis 2014 [8]. Le recul apparent entre 2022 et 2023 tient à la rénovation des bulletins de naissance, qui a rompu la série [20].
La contraception est-elle gratuite en France ?
En partie. Les femmes de moins de 26 ans bénéficient d'un parcours sans avance de frais, et la contraception d'urgence hormonale est gratuite en pharmacie pour toutes, sans ordonnance ni condition d'âge [17]. Après 26 ans, les contraceptifs remboursables sont pris en charge à 65 % [17].
Quelle est la contraception la plus utilisée en France ?
Le stérilet est désormais légèrement en tête : en 2023, 27,7 % des femmes de 18 à 49 ans concernées l'utilisent, contre 26,8 % pour la pilule, selon l'enquête CSF-2023 [16]. En 2005, la pilule concernait encore 55,8 % d'entre elles.
Pourquoi la loi de 1920 interdisait-elle la contraception ?
Parce que la France, saignée par la Première Guerre mondiale, cherchait à relancer sa natalité. La loi du 31 juillet 1920 interdit la contraception et même l'information sur les moyens contraceptifs [1] [14]. Elle reste en vigueur jusqu'à la loi Neuwirth de 1967.
L'Église catholique autorise-t-elle la contraception ?
Non, pas la contraception dite artificielle. L'encyclique Humanae vitae, publiée par Paul VI en 1968, n'admet que les méthodes naturelles, et pour des motifs sérieux [5] [6]. Les évêques de France ont toutefois estimé en 1968 que son usage n'était pas toujours une faute [6].
Sources
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_Neuwirth
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_fran%C3%A7ais_pour_le_planning_familial
- fda.gov — https://www.fda.gov/media/110456/download
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Combined_oral_contraceptive_pill
- vatican.va — https://www.vatican.va/content/paul-vi/fr/encyclicals/documents/hf_p-vi_enc_25071968_humanae-vitae.html
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Humanae_vitae
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volution_sexuelle
- insee.fr — https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381394
- ined.fr — https://www.ined.fr/fichier/s_rubrique/34300/conjoncture.france.2023f.fr.pdf
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Avortement_en_France
- universalis.fr — https://www.universalis.fr/encyclopedie/jean-louis-flandrin/
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Sexual_revolution
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Mai_68
- jean-jaures.org — https://www.jean-jaures.org/publication/la-loi-neuwirth-1967-un-tournant-historique/
- bu.univ-angers.fr — https://bu.univ-angers.fr/sites/default/files/2021-11/inventaire_asso_mfpf.pdf_0.pdf
- anrs.fr — https://anrs.fr/wp-content/uploads/2024/11/rapp-csf-web.pdf
- ameli.fr — https://www.ameli.fr/assure/remboursements/rembourse/contraception-ivg/contraception
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Pilule_contraceptive
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Contraception_d%27urgence
- insee.fr — https://www.insee.fr/fr/statistiques/9000195
Article vérifié le 23 octobre 2026. Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux. Une erreur ? Signalez-la.


