Nanterre, la pilule et les années 1970 : la révolution sexuelle à la française

Mai 68 a-t-il provoqué la révolution sexuelle en France ?
Mai 68 n'a pas lancé seul la révolution sexuelle, mais il l'a rendue visible. Dès 1967, des étudiants de Nanterre réclament l'accès aux résidences des filles. La loi Neuwirth autorise la contraception la même année, puis les lois de 1974-1975 sur la pilule, l'avortement et l'adultère traduisent ce changement des mœurs dans le droit. [1] [2]
Sommaire
- La révolution sexuelle commence-t-elle avant 1968 ?
- Que s'est-il passé à Nanterre ?
- Quelle place la sexualité tient-elle en Mai 68 ?
- Comment l'Église réagit-elle ?
- Quel rôle les féministes jouent-elles après 1968 ?
- Quelles lois traduisent ce changement ?
- Que reste-t-il de cette période ?
- Questions fréquentes
- Sources
La révolution sexuelle commence-t-elle avant 1968 ?
Oui, et de loin. L'expression elle-même est attribuée au psychanalyste Wilhelm Reich, qui a élaboré entre les années 1910 et 1930 une sociologie de la sexualité [4]. Les enquêtes d'Alfred Kinsey, publiées aux États-Unis en 1948 et 1953, puis l'apparition de la pilule contraceptive en 1960 préparent le terrain [4].
En France, les attitudes évoluent avant les lois. Selon un sondage de 1961 cité par l'historienne Anne-Marie Sohn, 66 % des 16-24 ans considèrent déjà les relations sexuelles avant le mariage comme normales ou positives [1]. La même année, le premier centre du Planning familial ouvre à Grenoble, à l'initiative d'une association fondée en 1956 sous le nom de Maternité heureuse [1] [9].
Repères chronologiques
- 1956Création de la Maternité heureuse, future Mouvement français pour le planning familial (1960).
- 1961Un sondage indique que 66 % des 16-24 ans jugent normales ou positives les relations avant le mariage.
- 1967Occupation d'un pavillon de filles de la résidence universitaire de Nanterre ; loi Neuwirth sur la contraception.
- 22 mars 1968Naissance du Mouvement du 22 Mars à Nanterre, prélude à Mai 68.
- 25 juillet 1968Paul VI publie l'encyclique Humanae vitae, qui condamne la contraception artificielle.
- 5 avril 1971Le Nouvel Observateur publie le manifeste des 343, rédigé par Simone de Beauvoir.
- 1974-1975La pilule devient accessible aux mineures sans accord parental ; la loi Veil légalise l'avortement.
- 11 juillet 1975La réforme du divorce supprime le délit d'adultère.
Que s'est-il passé à Nanterre ?
À Nanterre, un conflit sur l'accès aux résidences des filles a servi de prélude à Mai 68. La jeune faculté, en banlieue parisienne, dispose de résidences séparées pour garçons et filles. Les garçons peuvent recevoir des filles dans leur chambre, mais l'inverse est interdit [2]. En 1967, une soixantaine d'étudiants occupent un pavillon de filles pour réclamer la libre circulation dans toute la résidence [2].
Le doyen fait intervenir la police, ce qui est alors inhabituel sur un campus [2]. L'occupation cesse au bout d'une semaine contre la promesse de ne pas sanctionner les participants ; vingt-neuf étudiants sont pourtant exclus des résidences, avec sursis [2]. Une seconde occupation finit par imposer la libre circulation dans les bâtiments des filles [2].
Quelques mois plus tard, lors de l'inauguration de la piscine de Nanterre, l'étudiant Daniel Cohn-Bendit interpelle le ministre de la Jeunesse, François Missoffe, sur le silence de son Livre blanc à propos de la sexualité des jeunes [2]. L'échange, vif, vaut à l'étudiant une menace d'expulsion qui déclenche les premières manifestations sur le campus [2]. Le 22 mars, l'occupation de la tour administrative donne naissance au Mouvement du 22 Mars [2].
Quelle place la sexualité tient-elle en Mai 68 ?
La sexualité tient une place réelle mais secondaire en Mai 68, mouvement d'abord politique, social et universitaire. Parmi les thèmes de la vie quotidienne portés par le mouvement figurent l'accès des garçons aux résidences des filles et la libération de la sexualité [3]. Le contexte explique ces revendications : de nombreux établissements scolaires ne sont pas mixtes, et les lycéennes n'ont pas toujours le droit de porter le pantalon [3].
Une partie des étudiants s'inspire de Wilhelm Reich, auteur de La Révolution sexuelle, ainsi que d'Herbert Marcuse et des situationnistes [3]. Pendant les débats du théâtre de l'Odéon occupé, quelques défenseurs de la libération sexuelle se retrouvent dans les coulisses [3]. Selon un bilan souvent repris, l'échec politique du mouvement n'a pas empêché un certain succès social et culturel [3].
Michel Foucault a d'ailleurs pris ses distances avec cette lecture. Pour lui, l'idée qu'il faudrait « libérer » une sexualité réprimée appartient elle-même au dispositif qui organise la sexualité moderne [10].
Comment l'Église réagit-elle ?
L'Église catholique réagit en réaffirmant, deux mois après les barricades, son refus de la contraception artificielle. Le 25 juillet 1968, le pape Paul VI publie l'encyclique Humanae vitae [5]. Il y déclare illicite toute action visant à rendre la procréation impossible, avant, pendant ou après l'acte conjugal, ainsi que la stérilisation directe [5].
Le texte avertit aussi que la contraception artificielle pourrait ouvrir la voie à l'infidélité conjugale et à un abaissement général de la moralité, en particulier chez les jeunes [5]. La commission d'experts réunie par le pape avait pourtant penché en faveur d'une ouverture [6]. L'encyclique suscite une contestation sans précédent : plus de deux cents théologiens catholiques affirment publiquement que les couples peuvent suivre leur conscience, et en novembre 1968, une note pastorale des évêques de France admet que la contraception est toujours un désordre, mais pas toujours coupable [6].
Quel rôle les féministes jouent-elles après 1968 ?
Après 1968, ce sont surtout les mouvements féministes qui portent les revendications sur la contraception et l'avortement. En août 1970, une dizaine de femmes tentent de déposer sous l'Arc de triomphe une gerbe « à la femme du soldat inconnu », première action médiatique du Mouvement de libération des femmes (MLF) [15]. Sa date de naissance est discutée : l'historienne Sylvie Chaperon la situe du printemps à l'automne 1970, tandis qu'Antoinette Fouque la fait remonter aux réunions non mixtes d'octobre 1968 [15]. Le mouvement réunit des courants divers : l'écrivaine Monique Wittig cosigne en 1970 l'un de ses premiers textes, et la sociologue Christine Delphy analyse les femmes comme une classe définie par le travail domestique gratuit [15].
La contraception libre et l'avortement figurent parmi les premières priorités du mouvement, et le premier numéro de son journal, Le Torchon brûle, promet de se battre pour eux jusqu'au bout [15]. Le 5 avril 1971, Le Nouvel Observateur publie le manifeste des 343, rédigé par Simone de Beauvoir, où des femmes déclarent avoir avorté ; parmi les signataires figurent Catherine Deneuve, Marguerite Duras, Gisèle Halimi et Agnès Varda [13]. Le texte dénonce les risques de l'avortement clandestin, alors que seul l'avortement thérapeutique était toléré depuis 1955 [13]. Il trouve un écho immédiat en Allemagne, où le magazine Stern publie la même année une déclaration semblable signée par 374 femmes [13].
En octobre et novembre 1972, le procès de Bobigny marque un tournant. Défendue par Gisèle Halimi, Marie-Claire Chevalier, tombée enceinte à 16 ans à la suite d'un viol et poursuivie pour avoir avorté, est relaxée ; l'avocate fait de l'audience une mise en cause de la loi de 1920 [14]. Parmi les témoins de la défense figurent Simone de Beauvoir, les biologistes Jacques Monod et François Jacob, l'actrice Delphine Seyrig ou Michel Rocard, et le compte rendu des débats, publié par l'association Choisir, se vend à plus de 30 000 exemplaires en quelques semaines [14]. Les condamnations pour avortement tombent de 518 en 1971 à 288 en 1972, et le président Georges Pompidou reconnaît que la loi est dépassée [14]. En 1973 naissent le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception (MLAC) et le manifeste des 331 médecins [13].
Quelles lois traduisent ce changement ?
Le changement des mœurs se traduit dans le droit par une série de lois votées entre 1967 et 1975, sur la contraception, la famille, l'avortement et l'adultère. La loi Neuwirth du 28 décembre 1967 autorise la contraception, mais ses décrets d'application ne paraissent qu'entre 1969 et 1972 [7]. Pour les mineures, alors âgées de moins de 21 ans, l'accès à la contraception reste subordonné à l'autorisation d'un parent [7] [12]. Cette histoire est détaillée dans notre article sur la contraception et les mœurs.
La loi de 1970 remplace la puissance paternelle par l'autorité parentale, et celle de 1972 rapproche le statut des enfants naturels de celui des enfants légitimes [11]. En 1974, sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing, la majorité civile passe à 18 ans et la censure recule [3]. La loi du 4 décembre 1974 supprime l'autorisation parentale pour la contraception et organise son remboursement par la Sécurité sociale [7] [12].
En 1975, la loi Veil légalise l'avortement, d'abord pour cinq ans [9] ; elle le dépénalise pendant les dix premières semaines de grossesse [13]. La même année, la réforme du divorce du 11 juillet supprime le délit d'adultère, puni depuis 1810 [8], comme l'explique notre article sur la dépénalisation de l'adultère en 1975.
Que reste-t-il de cette période ?
Le changement le plus durable concerne la norme : les relations avant le mariage, longtemps tolérées sans être admises, deviennent la règle. La cohabitation précède désormais souvent le mariage, et le droit renonce presque entièrement à encadrer la sexualité consentie entre adultes.
Le mouvement connaît aussi ses reflux. À partir du milieu des années 1980, la prise de conscience de l'épidémie de sida provoque un retour de la prudence [4]. Les grandes enquêtes permettent de mesurer, au-delà des slogans, l'évolution réelle des pratiques. La première, menée en 1970 par le docteur Pierre Simon auprès de 2 600 personnes, paraît en 1972 ; une enquête officielle, l'ACSF, suit en 1992 [1] [16].
L'enquête nationale la plus récente, CSF-2023, a interrogé 31 518 personnes de 15 à 89 ans entre novembre 2022 et décembre 2023 [16]. Elle montre que l'âge médian au premier rapport sexuel a baissé du début des années 1960 au milieu des années 2000, de 20,1 à 17,3 ans chez les femmes et de 18,8 à 17,3 ans chez les hommes [16]. Il remonte légèrement depuis la fin des années 2010, à 18,2 ans pour les femmes et 17,7 ans pour les hommes en 2023 [16]. La contraception accompagne désormais presque toujours ces débuts : 87,2 % des femmes et 92,3 % des hommes entrés dans la vie sexuelle entre 2019 et 2023 déclarent en avoir utilisé une [16].
Ces chiffres montrent surtout un rapprochement entre les sexes : l'écart d'âge au premier rapport, de plus d'un an au début des années 1960, avait disparu au milieu des années 2000 [16]. Ils sont analysés plus en détail dans notre article sur les enquêtes nationales sur la sexualité.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que la révolution sexuelle ?
C'est la transformation des normes et des lois sur la sexualité dans les pays occidentaux, surtout des années 1960 aux années 1980 [4]. Elle s'appuie sur la contraception moderne, l'évolution des mentalités et des réformes juridiques. L'expression est attribuée à Wilhelm Reich.
Pourquoi parle-t-on des résidences universitaires de Nanterre ?
Parce que l'interdiction faite aux garçons d'entrer dans les résidences des filles a provoqué une occupation dès 1967 [2]. Ce conflit sur la mixité est l'un des ferments du Mouvement du 22 Mars. Il symbolise le rejet du contrôle des mœurs par les institutions.
Les jeunes femmes pouvaient-elles obtenir la pilule en 1968 ?
Très difficilement. La loi Neuwirth de 1967 n'est appliquée qu'après la parution de ses décrets, entre 1969 et 1972 [7]. Les mineures, alors âgées de moins de 21 ans, doivent en outre obtenir l'autorisation d'un parent, une exigence levée en décembre 1974 [7] [12].
Qu'est-ce que le manifeste des 343 ?
C'est un texte publié le 5 avril 1971 dans Le Nouvel Observateur, où 343 Françaises déclarent avoir avorté, alors que c'était un délit [13]. Rédigé par Simone de Beauvoir, il réclame la liberté de l'avortement et de la contraception. Il a préparé le terrain de la loi Veil de 1975.
Qu'est-ce que le procès de Bobigny ?
C'est le procès, en octobre et novembre 1972, d'une adolescente et de quatre femmes poursuivies pour un avortement [14]. Défendue par Gisèle Halimi, l'adolescente est relaxée. Le retentissement de l'affaire a contribué à l'adoption de la loi Veil.
À quel âge a lieu le premier rapport sexuel en France aujourd'hui ?
En 2023, l'âge médian au premier rapport est de 18,2 ans pour les femmes et de 17,7 ans pour les hommes, selon l'enquête CSF-2023 [16]. Il était de 20,1 ans pour les femmes au début des années 1960. Il remonte légèrement depuis la fin des années 2010.
Quand la majorité est-elle passée de 21 à 18 ans ?
En 1974, au début de la présidence de Valéry Giscard d'Estaing [3]. Avant elle, les jeunes de 18 à 21 ans étaient mineurs et devaient obtenir l'accord d'un parent pour accéder à la contraception [7].
Que reprochait Michel Foucault à l'idée de libération sexuelle ?
Foucault contestait l'idée d'une sexualité simplement réprimée qu'il suffirait de libérer [10]. Selon lui, ce discours fait lui-même partie du dispositif moderne qui organise la sexualité. Il invitait donc à se méfier des récits d'une émancipation totale.
Sources
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9volution_sexuelle
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_du_22_Mars
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Mai_68
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Sexual_revolution
- vatican.va — https://www.vatican.va/content/paul-vi/fr/encyclicals/documents/hf_p-vi_enc_25071968_humanae-vitae.html
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Humanae_vitae
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_Neuwirth
- histoire-image.org — https://histoire-image.org/etudes/adultere-xixe-siecle
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_fran%C3%A7ais_pour_le_planning_familial
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_sexualit%C3%A9
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Code_civil_(France)
- jean-jaures.org — https://www.jean-jaures.org/publication/la-loi-neuwirth-1967-un-tournant-historique/
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Manifeste_des_343
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Proc%C3%A8s_de_Bobigny
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_de_lib%C3%A9ration_des_femmes
- anrs.fr — https://anrs.fr/wp-content/uploads/2024/11/rapp-csf-web.pdf
Article vérifié le 23 octobre 2026. Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux. Une erreur ? Signalez-la.


