Œuvre de chair, péché de chair : d'où viennent ces expressions ?

Que veut dire l'expression « œuvre de chair » et d'où vient-elle ?
L'œuvre de chair désigne, selon l'Académie française, l'union charnelle de l'homme et de la femme. L'expression vient du vocabulaire chrétien : saint Paul oppose les œuvres de la chair à l'Esprit, et les commandements de Dieu en vers disaient « Œuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement ». Le péché de la chair, lui, est le péché de luxure.
Sommaire
- Que veut dire « œuvre de chair » ?
- Que signifie la « chair » chez saint Paul ?
- D'où viennent les commandements de Dieu en vers ?
- Péché de chair ou péché de la chair : quelle différence ?
- Comment les écrivains ont-ils employé ces expressions ?
- Que disent les catéchismes d'aujourd'hui ?
- Questions fréquentes
- Sources
Que veut dire « œuvre de chair » ?
L'œuvre de chair est l'acte sexuel, désigné de façon indirecte. La 9e édition du Dictionnaire de l'Académie la définit, sous la marque « religion », comme l'union charnelle de l'homme et de la femme, et accepte les deux formes, œuvre de chair et œuvre de la chair [1]. À l'article chair, la même édition la glose plus sobrement par les rapports sexuels [2].
Littré, au XIXe siècle, donnait le même sens en parlant de « conjonction charnelle », dans la série des emplois où la chair désigne la concupiscence [3]. Il rangeait l'expression parmi les sens d'œuvre, en l'illustrant par un vers du Décalogue [4]. L'expression nomme donc l'acte par sa matière, le corps, plutôt que par sa description.
Les deux mots sont anciens. Œuvre est attesté dès le XIIe siècle sous la forme ovre, issu du latin opera, pluriel de opus, « ouvrage, travail » [1]. Chair remonte au XIe siècle, sous la forme charn, et vient du latin caro, carnis [2]. Leur association rappelle une tournure latine de la Bible, étudiée plus bas.
Dans la langue religieuse, la chair est le corps considéré comme le siège de la concupiscence [2]. L'Académie range dans ce sens l'aiguillon et le démon de la chair, l'œuvre de chair et le péché de la chair [2]. Elle cite aussi des emplois sans rapport avec le désir, comme la résurrection de la chair ou le Verbe fait chair [2].
Les expressions de la « chair » dans les textes et les dictionnaires
| Expression | Sens | Trace relevée |
|---|---|---|
| Œuvres de la chair | Fautes énumérées par saint Paul, sexuelles mais aussi idolâtrie ou querelles | Galates 5,19 : grec ta erga tês sarkos, latin opera carnis |
| Le péché de la chair | Le péché de luxure | Dictionnaire de l'Académie, 1re édition (1694) |
| Œuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement | Neuvième commandement de Dieu en vers | Académie 1694 ; catéchisme de Québec (1888) |
| L'esprit est prompt, la chair est faible | Proverbe sur les résolutions difficiles à tenir | Académie 1694 (« la chair est infirme ») ; Académie 9e édition |
| Vendredi chair ne mangeras | Commandement de l'Église : la chair est ici la viande | Catéchisme de Québec (1888) ; Littré |
| L'œuvre de chair | L'union charnelle, avec la marque « religion » | Dictionnaire de l'Académie, 9e édition |
Que signifie la « chair » chez saint Paul ?
Chez saint Paul, la chair ne désigne pas seulement le corps, mais la nature humaine livrée à elle-même, loin de Dieu. Le mot grec est sarx, employé 149 fois dans le Nouveau Testament selon la concordance de Strong [5]. Il peut nommer la chair du corps, le corps tout entier, l'humanité avec ses faiblesses et, chez Paul, une manière de vivre opposée à l'Esprit [5].
Le lexique de Thayer décrit ce sens moral comme la nature terrestre de l'homme sans l'influence divine, encline au péché [5]. L'Épître aux Galates en tire l'expression qui nous intéresse : « les œuvres de la chair sont manifestes », dit la traduction de Louis Segond (Galates 5,19) [6]. Le grec porte ta erga tês sarkos et la Vulgate latine opera carnis [6].
La liste qui suit ne se limite pas à la sexualité. Elle commence par l'impudicité et l'impureté, mais le verset suivant ajoute l'idolâtrie, la magie, les inimitiés, les querelles ou les jalousies [15]. Selon les traductions, le premier terme varie : la Vulgate dit fornicatio, la traduction de Darby fornication, celle de Martin (1744) adultère, et Louis Segond impudicité [6].
L'Église catholique insiste sur ce point. Le Catéchisme précise que Paul ne vise pas le corps en lui-même, mais les dispositions durables de la personne, vertus ou vices [7]. Le français « œuvre de chair », au singulier et réservé à l'acte sexuel, est donc un rétrécissement du sens paulinien.
D'où viennent les commandements de Dieu en vers ?
Les commandements en vers sont des formules rimées apparues au XVe siècle pour faire apprendre le Décalogue par cœur. Le Catéchisme de l'Église catholique les décrit comme des formules « rimées, faciles à mémoriser, et positives », encore en usage aujourd'hui (§ 2065) [8]. Le Catéchisme suit pour sa part la division des commandements établie par saint Augustin, que reprennent aussi les confessions luthériennes (§ 2066) [8].
En 1694, la première édition du Dictionnaire de l'Académie citait déjà, à l'article œuvre, la « traduction vulgaire des commandements de Dieu » : Œuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement [9]. Le mot vulgaire signifiait alors « en langue commune », par opposition au latin.
Le catéchisme des provinces de Québec, Montréal et Ottawa, imprimé à Québec en 1888, donne la série complète [11]. Le sixième commandement s'y lit « Impudique point ne seras, De corps ni de consentement », et le neuvième reprend la formule sur l'œuvre de chair [11]. L'ouvrage, conçu pour un enseignement par questions et réponses, porte l'imprimatur de l'archevêque de Québec daté du 15 août 1888 [11]. Le premier interdit l'acte, le second le désir : le Catéchisme actuel rappelle que le neuvième commandement vise la concupiscence charnelle (§ 2514) [7].
Le même catéchisme de 1888 contient aussi les commandements de l'Église, eux aussi rimés. Le sixième, « Vendredi, chair ne mangeras », emploie chair au sens de viande, pour l'abstinence du vendredi [11]. Littré range d'ailleurs cette formule sous le sens alimentaire du mot [3]. Le même mot pouvait ainsi désigner, à quelques lignes d'écart, la viande et l'acte charnel.
Péché de chair ou péché de la chair : quelle différence ?
Il n'y a pas de différence de sens : les deux formes désignent le péché de luxure, mais les dictionnaires enregistrent surtout « péché de la chair ». Dès 1694, l'Académie écrivait qu'on appelle le péché de luxure le péché de la chair [10]. La 9e édition conserve la même forme, avec l'article [2].
Le même article de 1694 montre la place de la chair dans la morale du temps. Le monde, le diable et la chair y sont présentés comme les trois ennemis du salut, et l'on y apprend à mortifier ou macérer la chair, à résister à ses aiguillons [10]. La chair y désigne aussi l'homme terrestre, opposé à l'homme spirituel éclairé par la foi [10]. Le péché de la chair n'est donc qu'une pièce d'un vocabulaire plus vaste, où le corps représente tout ce qui détourne de Dieu.
Littré la définit comme le péché d'impureté [3]. La forme sans article, péché de chair, apparaît dans l'Académie à l'article fornication : c'est le sens que le latin ecclésiastique donnait à fornicatio [12]. L'expression couvre donc toute faute sexuelle, alors que fornication vise seulement les relations entre personnes non mariées, comme l'explique notre article sur la différence entre fornication, adultère, luxure et débauche.
Les catéchismes employaient des mots voisins. Celui de Québec définit l'impureté, rangée parmi les péchés capitaux, comme une affection déréglée pour les plaisirs de la chair (question 61) [11]. La chair y sert encore d'euphémisme : elle désigne le domaine sans décrire les actes.
L'Académie de 1694 donnait déjà le proverbe tiré de l'Évangile, sous une forme ancienne : l'esprit est prompt, la chair est infirme [10]. La 9e édition écrit « la chair est faible » [2]. Littré l'explique par les bonnes résolutions qu'on tient difficilement [3].
Comment les écrivains ont-ils employé ces expressions ?
Les écrivains classiques ont employé la chair au sens moral, avec gravité ou avec ironie. Littré en donne de nombreux exemples, de Corneille, qui fait parler dans Polyeucte des attachements honteux de la chair et du monde, à Racine et à Massillon [3]. Le poète Mathurin Régnier, dans ses Satires, montre le péché de la chair tentant l'humanité [3]. Chateaubriand, dans le Génie du christianisme, évoque encore saint Jérôme chargé d'un lourd fardeau pour dompter une chair révoltée [3].
Un autre emploi insiste sur la faiblesse plutôt que sur la faute. Être de chair, c'est être sujet aux tentations comme tout le monde : La Fontaine rappelle ainsi dans ses Fables que d'autres femmes sont de chair, tout comme les bergères [3]. Le mot sert alors à excuser plus qu'à condamner.
Le registre religieux pouvait aussi servir la comédie. Dans Tartuffe, Molière fait dire à la servante Dorine, qui se moque du faux dévot : « Et la chair sur vos sens fait grande impression » [3]. Tartuffe lui-même plaide qu'un homme est de chair pour excuser son désir [3]. Le procédé, qui retourne le langage de la dévotion contre celui qui en abuse, est analysé dans notre article sur Tartuffe et l'hypocrisie morale.
Les traductions de la Bible ont aussi fixé l'expression au pluriel. Littré cite la version de Lemaistre de Sacy, au XVIIe siècle, qui énumère parmi les œuvres de la chair la fornication, l'impureté, l'impudicité et la dissolution [4]. Ces traductions placent les fautes sexuelles en tête de la liste, alors que le texte de Paul va plus loin.
Que disent les catéchismes d'aujourd'hui ?
Les catéchismes actuels préfèrent les formules bibliques aux vers anciens. Le Compendium du Catéchisme de l'Église catholique, publié en 2005, intitule ses chapitres « Tu ne commettras pas d'adultère » et « Tu ne désireras pas la femme de ton prochain » [13]. Le Catéchisme de 1992 place en tête de son article sur le neuvième commandement deux textes, l'Exode (20,17) et l'Évangile de Matthieu (5,28) [7].
D'autres formulations circulent dans l'enseignement catholique. Une présentation de l'Opus Dei donne pour le sixième commandement « Tu ne commettras pas d'actes impurs », et pour le neuvième une formule sur les pensées et désirs impurs [14]. Elle rappelle, elle aussi, que les formules rimées remontent au XVe siècle [14].
Le vocabulaire a changé avec les formules. Le Catéchisme de 1992 raisonne en termes de concupiscence, qu'il définit comme un mouvement de l'appétit sensible contraire à la raison (§ 2515) [7]. Son traitement de la fornication et de la chasteté est détaillé dans notre article sur le Catéchisme de l'Église catholique et la fornication.
L'expression n'a pourtant pas disparu des dictionnaires. La 9e édition de l'Académie l'enregistre sans la marquer comme vieillie, avec la seule marque « religion » [1]. Dans l'usage courant, elle s'emploie surtout en référence aux anciens catéchismes.
Questions fréquentes
Que signifie « l'œuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement » ?
C'est le neuvième commandement de Dieu dans sa version rimée traditionnelle. Il interdit de désirer l'union charnelle en dehors du mariage. L'Académie française citait déjà cette formule en 1694.
Quel est le sixième commandement en vers ?
Dans le catéchisme de Québec de 1888, il se lit « Impudique point ne seras, De corps ni de consentement ». Il interdit l'impudicité, en actes comme par consentement intérieur, alors que le neuvième vise le désir. Ces vers étaient appris par cœur au catéchisme.
Qu'est-ce que le péché de chair ?
C'est le péché de luxure, c'est-à-dire toute faute sexuelle au regard de la morale chrétienne. Les dictionnaires écrivent plutôt « péché de la chair » : l'Académie le définit ainsi dès 1694. Littré le glose par péché d'impureté.
D'où vient l'expression « la chair est faible » ?
Elle vient de l'Évangile, où Jésus dit à ses disciples que l'esprit est prompt mais que la chair est faible. L'Académie de 1694 écrivait « la chair est infirme ». Le proverbe s'applique aujourd'hui aux bonnes résolutions difficiles à tenir.
Quelles sont les œuvres de la chair selon saint Paul ?
Ce sont les fautes énumérées dans l'Épître aux Galates (5,19-21). La liste commence par l'impudicité et l'impureté, mais elle inclut aussi l'idolâtrie, les querelles ou les jalousies. Pour Paul, la chair désigne la nature humaine éloignée de Dieu, pas seulement la sexualité.
L'expression œuvre de chair est-elle vieillie ?
Pas officiellement. La 9e édition du Dictionnaire de l'Académie l'enregistre avec la seule marque « religion », sans la dire vieillie. Dans l'usage courant, elle sert surtout de citation des anciens catéchismes.
Pourquoi dit-on « Vendredi chair ne mangeras » ?
C'est l'un des commandements de l'Église en vers, qui imposait de ne pas manger de viande le vendredi. Chair y a le sens de viande, et non de corps. Le catéchisme de Québec de 1888 le cite à côté des commandements de Dieu.
Sources
- dictionnaire-academie.fr — https://dictionnaire-academie.fr/article/A9O0255
- dictionnaire-academie.fr — https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9C1492
- littre.reverso.net — https://littre.reverso.net/dictionnaire-francais/definition/chair
- littre.reverso.net — https://littre.reverso.net/dictionnaire-francais/definition/oeuvre
- biblehub.com — https://biblehub.com/greek/4561.htm
- biblehub.com — https://biblehub.com/multi/galatians/5-19.htm
- vatican.va — https://www.vatican.va/archive/FRA0013/__P8K.HTM
- vatican.va — https://www.vatican.va/archive/FRA0013/__P73.HTM
- dictionnaire-academie.fr — https://dictionnaire-academie.fr/article/A1O0034
- dictionnaire-academie.fr — https://dictionnaire-academie.fr/article/A1C0247
- archive.org — https://archive.org/stream/lecatchismedes00qu/lecatchismedes00qu_djvu.txt
- dictionnaire-academie.fr — https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9F1310
- vatican.va — https://www.vatican.va/archive/compendium_ccc/documents/archive_2005_compendium-ccc_fr.html
- opusdei.org — https://opusdei.org/fr/article/quels-sont-les-10-commandements/
- biblehub.com — https://biblehub.com/multi/galatians/5-20.htm
Article vérifié le 23 octobre 2026. Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux. Une erreur ? Signalez-la.


