Du Moyen Âge à aujourd'hui : l'histoire du mot fornication

Comment l'usage du mot fornication a-t-il évolué depuis le Moyen Âge ?
Apparu au XIIe siècle dans des traductions religieuses, le mot fornication reste longtemps réservé au langage de l'Église. Selon Google Books, sa fréquence culmine dans les livres français vers 1680, puis s'effondre à la fin du XVIIIe siècle. Depuis, il survit dans les textes religieux et dans un emploi ironique, admis comme familier par les dictionnaires.
Sommaire
- Quand le mot apparaît-il en français ?
- Comment l'Académie française a-t-elle défini le mot au fil des siècles ?
- Que montrent les données de Google Books ?
- Pourquoi le mot a-t-il reculé ?
- Comment les Bibles françaises ont-elles remplacé le mot ?
- Le mot a-t-il suivi la même courbe en anglais ?
- Comment le mot est-il employé aujourd'hui ?
- Questions fréquentes
- Sources
Quand le mot apparaît-il en français ?
Fornication entre en français au XIIe siècle, sous la forme fornicatiun, emprunté au latin ecclésiastique fornicatio [5]. Le Wiktionnaire situe la première attestation dans le Psautier d'Oxford, au premier quart du siècle [6]. Le nom fornicateur est attesté à la même époque : le Littré cite un texte du XIIe siècle, les Dialogues du pape Grégoire, qui emploie la forme fornicators [7].
À l'origine, le mot appartient à la langue des clercs. Il sert à traduire la Bible et les textes théologiques latins, et son sens couvre alors la débauche, la prostitution et l'idolâtrie [9]. Le verbe forniquer n'apparaît qu'au XIVe siècle [5].
Le latin d'Église fournissait un modèle constant. Dans la Vulgate, la traduction latine de référence de l'Occident chrétien, l'apôtre Paul ordonne de fuir la fornicatio (1 Corinthiens 6,18), et l'Évangile de Matthieu emploie le même mot dans la célèbre clause sur le divorce (Matthieu 5,32) [20]. Les premiers traducteurs français n'ont eu qu'à franciser ce vocabulaire.
Repères chronologiques
- XIIe sièclePremière attestation sous la forme fornicatiun, dans un psautier en ancien français [5][6]
- 1682Pic de fréquence du mot dans les livres français numérisés par Google [1]
- 16941re édition du Dictionnaire de l'Académie : mot réservé au langage dogmatique et religieux [2]
- 1785-1800Chute rapide de la fréquence dans l'imprimé, divisée par près de trois en quinze ans [1]
- 1910La Bible de Louis Segond traduit porneia par impudicité là où David Martin écrivait fornication [13]
- 1950-1972Julien Green puis Hervé Bazin emploient le mot à distance, comme un terme d'un autre temps [6]
- 1992Le Catéchisme de l'Église catholique, promulgué le 11 octobre, définit la fornication à son paragraphe 2353 [11][22]
- 2024La 9e édition de l'Académie admet le sens étendu de relations charnelles ; Google publie des données prolongées jusqu'en 2022 [5][17]
Fréquence de « fornication » dans les livres français (Google Books Ngram, corpus 2019, lissage 10)
| Année | Occurrences par million de mots (arrondi) | Commentaire |
|---|---|---|
| 1650 | 2,0 | Usage soutenu dans la littérature religieuse |
| 1682 | 4,0 | Maximum de la série |
| 1750 | 1,5 | Déclin progressif |
| 1780 | 1,7 | Dernier palier avant la chute |
| 1800 | 0,5 | Fréquence divisée par plus de trois en vingt ans |
| 1863 | 0,8 | Rebond du XIXe siècle |
| 1896 | 0,24 | Minimum de la série |
| 1950 | 0,36 | Lente remontée |
| 2019 | 0,55 | Environ deux fois le niveau de 1900, sept fois moins qu'en 1682 |
Comment l'Académie française a-t-elle défini le mot au fil des siècles ?
Le Dictionnaire de l'Académie offre un observatoire précieux, car il a défini le mot à chaque édition. En 1694, il parle du péché de chair entre deux personnes non mariées ni liées par un vœu, et précise que le mot ne s'emploie guère que dans le langage dogmatique et les discours religieux [2]. La définition et la remarque restent identiques en 1762 [12].
En 1835, la sixième édition reprend la définition et la remarque, en les simplifiant légèrement [3]. En 1935, la huitième édition change de présentation : le mot est classé terme d'Écriture et défini comme l'« œuvre de chair en dehors du mariage » [4]. La neuvième édition, datée de 2024, parle de péché de luxure contraire à la morale chrétienne et ajoute, par extension, le sens de relations charnelles [5].
Le Littré, publié au XIXe siècle, confirme ce statut. Il classe le mot comme terme dogmatique, l'illustre par la Bible de Sacy et par Voltaire, et enregistre un sens figuré : l'infidélité du peuple d'Israël envers son Dieu [8]. Il note aussi qu'en vers le mot compte cinq syllabes [8].
Sur trois siècles, le noyau de la définition n'a pas bougé. Ce qui change, c'est la reconnaissance d'un usage profane : l'Académie admet aujourd'hui que le mot peut sortir du cadre religieux.
Que montrent les données de Google Books ?
Le Google Books Ngram Viewer mesure la fréquence d'un mot dans les livres numérisés. Dans le corpus français de 2019, la courbe de fornication atteint son maximum en 1682, avec environ quatre occurrences par million de mots [1]. Le XVIIe siècle, marqué par l'abondance de la littérature religieuse et des controverses théologiques, est la grande époque du mot.
La chute la plus nette se produit à la fin du XVIIIe siècle. Entre 1785 et 1800, la fréquence est divisée par près de trois, passant d'environ 1,4 à 0,5 occurrence par million [1]. Après un léger rebond au milieu du XIXe siècle, le mot touche son point le plus bas en 1896, avant une remontée lente et régulière jusqu'en 2019 [1].
Ces tendances résistent à la mise à jour des données. Google a mis en ligne en juillet 2024 un nouveau jeu de données [17], et la série française correspondante, prolongée jusqu'en 2022, donne des valeurs un peu différentes dans le détail mais la même silhouette [16]. On y retrouve un sommet dans le dernier tiers du XVIIe siècle, un plancher d'environ 0,2 occurrence par million entre 1896 et les années 1920, puis une remontée jusqu'à 0,56 en 2022 [16].
Les autres mots de la famille ont suivi des chemins différents. Fornicateur culmine lui aussi vers 1680 avant de décliner, tandis que forniquer, presque absent de l'imprimé jusqu'au XIXe siècle, atteint en 2019 son plus haut niveau [15]. Le verbe, plus facile à employer sur un ton plaisant, a profité du changement de registre, comme le montre l'article consacré à forniquer, fornicateur et fornicatrice.
Ces chiffres demandent de la prudence. Le corpus de Google dépend des livres conservés et numérisés, et la reconnaissance optique des caractères est moins fiable pour les éditions anciennes. Les tendances générales restent toutefois parlantes, et les interprétations proposées ici sont des hypothèses.
Pourquoi le mot a-t-il reculé ?
Les courbes ne disent pas pourquoi le mot recule, et l'on ne peut avancer que des hypothèses. La chute de la fin du XVIIIe siècle coïncide avec la période révolutionnaire, qui bouleverse la place de l'Église dans la société [1]. Le premier Code pénal, adopté entre le 25 septembre et le 6 octobre 1791, abandonne le blasphème, le sacrilège et d'autres infractions que son rapporteur, Lepeletier de Saint-Fargeau, jugeait factices [23]. Les fautes relevant de la seule morale religieuse sortent ainsi du droit, comme le détaille l'article sur la Révolution et les crimes religieux.
Les livres profanes, de plus en plus nombreux, emploient par ailleurs rarement un mot aussi marqué. À mesure que la part des ouvrages religieux diminue dans l'imprimé, la fréquence d'un terme théologique baisse mécaniquement, même si son emploi ne change pas dans les sermons.
Les traductions bibliques ont pu jouer aussi un rôle. Là où la Bible de David Martin écrivait encore fornication en 1744, Louis Segond choisit impudicité en 1910, et la traduction liturgique catholique actuelle débauche [13][14]. Le mot perd ainsi une partie de son principal terrain d'emploi.
Comment les Bibles françaises ont-elles remplacé le mot ?
Les Bibles françaises sont passées en deux siècles de fornication à des formules descriptives comme débauche ou immoralité sexuelle. Le verset le plus commenté, 1 Corinthiens 6,18, permet de suivre ce glissement d'une version à l'autre, puisque le latin y portait fornicatio [20].
Au XVIIIe et au XIXe siècle, le calque latin reste la norme : la Bible de David Martin (1744) et la version de Darby écrivent toutes deux « Fuyez la fornication » [13]. La rupture vient avec Louis Segond, dont la traduction de 1910 rend le même verset par impudicité [13]. Ce mot, plus large, désigne un manque de pudeur et non un acte précis.
Les révisions récentes s'éloignent encore du vocabulaire latin. La Nouvelle Édition de Genève, parue en 1979, choisit débauche, la Segond 21 immoralité sexuelle, et la Bible du Semeur inconduite sexuelle [21]. Côté catholique, la traduction liturgique officielle publiée par l'AELF retient aussi débauche [14].
On peut y voir un changement de stratégie. Les traducteurs récents cherchent un terme que le lecteur d'aujourd'hui comprend sans effort et sans effet comique, ce que fornication, devenu rare et parfois plaisant, n'offre plus. Le mot conserve en revanche sa place dans le vocabulaire doctrinal, où il garde un sens technique.
Le mot a-t-il suivi la même courbe en anglais ?
Oui, dans les grandes lignes : l'anglais fornication, emprunté à l'ancien français vers 1300, a lui aussi décliné dans l'imprimé avant de remonter depuis le milieu du XXe siècle. Etymonline date sa première attestation anglaise des environs de 1300, et l'Oxford English Dictionary, cité par Wikipédia, la situe dans le poème religieux Cursor Mundi [9][19]. Comme en français, le mot vient de la langue de l'Église.
Les données de Google Books dessinent une pente voisine. Dans le corpus anglais, la fréquence passe d'environ 8,8 occurrences par million de mots en 1650 à 2,4 en 1800, tombe à 0,17 en 1950, puis remonte à 0,70 en 2022 [18]. Le mot reste donc aujourd'hui un peu plus fréquent dans les livres anglais que dans les livres français, où il atteint 0,56 la même année [16][18].
Les Bibles anglaises ont connu la même évolution que les françaises. La Bible de Genève (1599), la King James (1611) et l'American Standard Version (1901) emploient fornication, tandis que de nombreuses versions postérieures à la Seconde Guerre mondiale, comme la New International Version ou l'English Standard Version, l'évitent au profit de sexual immorality [19]. Aux États-Unis, le mot a gardé en outre une existence juridique dans les codes de quelques États [19], comme l'explique l'article sur les lois américaines et l'arrêt Lawrence v. Texas.
Comment le mot est-il employé aujourd'hui ?
Aujourd'hui, fornication a deux vies. Dans les textes religieux, il conserve un sens précis, fixé pour les catholiques par le Catéchisme de l'Église catholique, promulgué le 11 octobre 1992 [22] : son paragraphe 2353 la définit comme l'union charnelle entre un homme et une femme qui ne sont pas mariés [11]. Ailleurs, il sert surtout à produire un effet de distance ou d'humour.
Les écrivains du XXe siècle l'emploient souvent avec ironie. Le Wiktionnaire relève une phrase de Julien Green, en 1950, qui juge le mot rude et déplaisant, et une autre d'Hervé Bazin, en 1972, qui parle de l'amour « ci-devant dénommé fornication » [6]. Le Larousse enregistre désormais un sens familier, celui de relations sexuelles en général [10].
Les dictionnaires d'aujourd'hui enregistrent ce double usage chacun à sa manière. L'Académie place le sens religieux en tête et le sens de relations charnelles en second, par extension [5], tandis que le Larousse donne d'abord les relations entre personnes non mariées, jugées comme une faute, puis le sens familier [10]. Aucun des deux ne retient plus le sens figuré d'idolâtrie, que le Littré enregistrait encore au XIXe siècle [8].
La lente remontée du mot dans les livres depuis le début du XXe siècle pourrait refléter cet usage plaisant, ainsi que l'essor des études historiques et religieuses [1]. Le mot n'a donc pas disparu : il a changé de registre.
Questions fréquentes
Depuis quand le mot fornication existe-t-il en français ?
Depuis le XIIe siècle. Il apparaît sous la forme fornicatiun, emprunté au latin ecclésiastique fornicatio. Le verbe forniquer suit au XIVe siècle.
Le mot fornication est-il encore utilisé ?
Oui, mais surtout dans deux contextes : les textes religieux, où il garde un sens précis, et un registre ironique ou humoristique. Sa fréquence dans les livres est aujourd'hui environ sept fois plus faible qu'au XVIIe siècle, selon Google Books. Le Larousse note son emploi familier.
À quelle époque le mot était-il le plus employé ?
D'après Google Books Ngram, le mot atteint son maximum dans les livres français en 1682. Le XVIIe siècle, riche en ouvrages religieux et théologiques, est sa grande époque. Ces données portent sur l'imprimé et non sur la langue parlée.
Que dit le Dictionnaire de l'Académie française du mot fornication ?
La 9e édition, datée de 2024, le définit comme un péché de luxure contraire à la morale chrétienne et admet, par extension, le sens de relations charnelles. En 1694, la première édition le réservait au langage dogmatique et aux discours religieux. Le noyau religieux de la définition n'a donc pas changé en trois siècles.
Pourquoi les Bibles modernes n'emploient-elles plus le mot fornication ?
Parce que les traducteurs lui préfèrent des termes compris sans effort par le lecteur actuel. Louis Segond écrit impudicité dès 1910, puis les versions récentes choisissent débauche, immoralité sexuelle ou inconduite sexuelle. Le même mouvement s'observe en anglais, où sexual immorality a remplacé fornication dans de nombreuses traductions.
Le mot fornication est-il plus courant en anglais qu'en français ?
Légèrement, d'après Google Books : en 2022, il apparaît environ 0,70 fois par million de mots dans les livres anglais, contre 0,56 dans les livres français. Les deux langues ont connu le même déclin depuis le XVIIe siècle, puis une lente remontée au XXe siècle.
Le mot fornication est-il familier ?
Il l'est dans un de ses sens. Le Larousse marque comme familier l'emploi de fornication pour désigner les relations sexuelles en général, alors que le sens religieux de relations hors mariage ne porte pas cette marque. L'effet plaisant naît du contraste entre la solennité du mot et le sujet.
Sources
- books.google.com — https://books.google.com/ngrams/json?content=fornication&year_start=1600&year_end=2019&corpus=fr-2019&smoothing=10
- dictionnaire-academie.fr — https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A1F0163
- dictionnaire-academie.fr — https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A6F0798
- dictionnaire-academie.fr — https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A8F0892
- dictionnaire-academie.fr — https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9F1310
- fr.wiktionary.org — https://fr.wiktionary.org/wiki/fornication
- littre.reverso.net — https://littre.reverso.net/dictionnaire-francais/definition/fornicateur
- littre.reverso.net — https://littre.reverso.net/dictionnaire-francais/definition/fornication
- etymonline.com — https://www.etymonline.com/word/fornication
- larousse.fr — https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/fornication/34678
- vatican.va — https://www.vatican.va/archive/FRA0013/__P80.HTM
- dictionnaire-academie.fr — https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A4F0752
- saintebible.com — https://saintebible.com/1_corinthians/6-18.htm
- aelf.org — https://www.aelf.org/bible/1Co/6
- books.google.com — https://books.google.com/ngrams/json?content=forniquer,fornicateur&year_start=1600&year_end=2019&corpus=fr-2019&smoothing=10
- books.google.com — https://books.google.com/ngrams/json?content=fornication&year_start=1600&year_end=2022&corpus=fr&smoothing=10
- books.google.com — https://books.google.com/ngrams/info
- books.google.com — https://books.google.com/ngrams/json?content=fornication&year_start=1600&year_end=2022&corpus=en&smoothing=10
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Fornication
- biblegateway.com — https://www.biblegateway.com/passage/?search=1+Corinthians+6%3A18%3BMatthew+5%3A32&version=VULGATE
- biblegateway.com — https://www.biblegateway.com/verse/fr/1%20Corinthiens%206%3A18
- vatican.va — https://www.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/apost_constitutions/documents/hf_jp-ii_apc_19921011_fidei-depositum.html
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Code_p%C3%A9nal_de_1791
Article vérifié le 23 octobre 2026. Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux. Une erreur ? Signalez-la.


